Di sak na pou di

Paris Mai

Brigitte Croisier / 9 mai 2018

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Mai-68 n’a pas surgi de rien et ne fut pas uniquement un événement parisien. Alors étudiante en philosophie à la Sorbonne, j’ai évoqué mes souvenirs personnels dans un récit de vie (Ailleurs est ici, Océan Éditions, 2011).
« On ne parlait pas alors d’altermondialisme, mais l’horizon d’une grande partie de la jeunesse étudiante était le Tiers-monde donnant à nos engagements politiques un sens qu’on ne trouvait plus en Occident. Naïvement persuadés que l’avenir des peuples exploités et dominés serait bientôt radieux, nous nous enthousiasmons pour les luttes de libération en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud. Depuis le Vietnam d’Ho Chi Minh au Cuba du Che en passant par le Congo de Patrice Lumumba, la lutte se voulait “tricontinentale”.
Nous manifestions pour la victoire des Vietnamiens se battant contre l’impérialisme américain sans oublier de marquer nos différences : certains défilaient derrière la banderole « Paix au Vietnam ! », d’autres proclamaient « FNL vaincra ! ».
L’université nous laissait assez de temps libre pour redessiner le monde dans les nombreux cafés autour de la Sorbonne, pour assister à des meetings ou conférences à la Mutualité, pour courir les salles de cinéma d’art et d’essai du Quartier latin et voir les films de Chris Marker sur la Chine et Cuba. La joie de lire, la librairie de François Maspero, rue Saint-Séverin, à deux pas de la fontaine Saint-Michel, nous armait politiquement par son large choix d’ouvrages engagés. (…)
Marx, je l’avais découvert déjà en classe de terminale au lycée Pierre-Loti de Rochefort-sur-mer, à l’occasion d’un exposé en histoire. Un coup de foudre théorique pour des concepts que je trouvais tellement convaincants. Ensuite, à la Sorbonne, je m’étais lancée dans le déchiffrement du Capital aux Éditions sociales tout en rencontrant les cercles de la jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) dirigée par Alain Krivine. (pp. 40-41). »
Le 10-mai, j’avais participé à une grande manifestation aux cris de « 10 ans, ça suffit », message destiné à De Gaulle, président de la République depuis 1958. Puis je rentrai chez mes parents pour taper les dernières pages de mon mémoire sur ma machine à écrire, une Japy. « Et là, plongée dans la pensée poétique et la poésie pensante de Novalis, fumant Gauloises sur Gauloises, j’entends tout à coup sortir de mon transistor la voix haletante des journalistes couverte par les lancers assourdissants de grenades lacrymogènes en écho aux cris de « CRS-SS ». C’était la première nuit des barricades. Le lendemain, je partis rejoindre ceux qui occupaient la Sorbonne. J’y restai plus d’un mois, jusqu’à son évacuation.
Que dire de Mai-68 qui n’ait été déjà dit ?
Fête frénétique, espérances folles des utopies politiques et amoureuses, insolence créatrice des graffiti et des affiches placardées sur les murs, paroles débridées dans les assemblées générales sans fin et dans la rue, partout, avec tout le monde, oui, nous nous sommes bien amusés et ce fut exaltant.
Révolution ratée, irréalisme gauchiste, fantaisie coûteuse d’enfants gâtés, oui sans doute aux yeux des politiques ayant l’esprit de sérieux et la fascination du pouvoir.
Rite collectif de passage avant de prendre toute notre place dans la société ? Après coup, cela peut y ressembler.
Nous avons cru être acteurs et en fait nous aurions été les jouets de forces économiques qui devaient faire éclater une société figée. Qu’en penses-tu Marx ? Oui, je sais, les humains font l’Histoire, mais ils sont aussi faits par l’Histoire.
Pendant quelques semaines nous avons entre-aperçu une vie autre dans l’exubérance pure de nos énergies. Nous nous sommes laissé traverser par l’excès pour mieux éprouver notre force vitale. Nous avons ouvert le temps de la fête où il est interdit d’interdire et tiré la langue à un ordre étouffant. Nous avons préféré la consumation libérée à la consommation dictée. Notre ennemi était le pouvoir, sous toutes ses formes.
Engagés oui, possédés de la rage de vivre, d’exister, oui !
Et nous n’oublions pas les blessés et les morts. Il y en eut.
Que reste-t-il de cet orgasme sociétal, de cette dépense orgiaque d’énergie ? Ce qu’il reste après l’orgasme, le retour à la quotidienneté ordinaire, la remise en route de l’ordre fonctionnel. Plus question aujourd’hui de clamer « interdit d’interdire » dans une société de l’injonction permanente envahissant nos désirs et nos rêves. Nous qui, légèrement infantiles, voulions « tout, tout de suite » avons été rapidement confrontés au principe de réalité et la révolte agonisa dans les urnes dès le mois suivant. (…)
« Paris Mai » chanté hier par Claude Nougaro, « Paris Mais »… slamé aujourd’hui par Abd al Malik, à chacun son Mai… enterré, ressuscité, jamais oublié. » (pp. 44-46)

Brigitte Croisier