’Parler d’une même voix’…

7 octobre 2003

Il est de bon ton depuis un certain temps de dire, à tout bout de champ et en toute occasion, qu’il faut "parler d’une même voix". L’autre soir, sur les ondes de Radio-Réunion, à l’occasion d’un débat sur la filière canne, le porte parole des usiniers y est allé, lui aussi, de son couplet : « parler d’une même voix », « faire l’union », « faire ensemble », « front commun »… tout y est passé. Ce n’était plus du consensus mais bien de l’œcuménisme ! Or, l’exemple de la canne et du sucre est sur ce plan très démonstratif et instructif à la fois.
Il y a de cela une trentaine d’années planteurs et usiniers étaient loin de "parler d’une même voix" et de cultiver "l’union". Cela s’est vu à Savannah, cela s’est vu à Bois Rouge lorsque la plate-forme fut occupée par les planteurs et en maintes autres occasions.
À cette époque-là, les planteurs obtenaient, grosso-modo, les deux tiers de la valeur des produits tirés de leurs cannes (sucre, alcool notamment). Ils avaient même droit à de l’écume pour engraisser leurs terres (ce que font aujourd’hui les producteurs de l’île Maurice, qui, comme chacun le sait, sont "en retard" sur nous !)
La Réunion, à cette époque, produisait en moyenne, tant bien que mal, 240.000 tonnes de sucre en moyenne par an, pour environ 1,9 à 2 millions de tonnes de cannes, avec des pointes allant bien au-delà (jusqu’à 2,4, voire 2,5 millions de tonnes).
Depuis beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, mais la modernité est arrivée. L’Europe aussi. Les techniciens ont débarqué, les missionnaires-boeing (dans les deux sens, et même multidirectionnels, car rien ne vaut d’aller voir pousser les cannes dans le Larzac et d’en rapporter des photos, pour informer et "former" nos braves planteurs) sont passés par là. Ils ont amené avec eux les "Plans", les grands bien sûr affublés de noms pompeux "relance", "modernisation", "consolidation", mais aussi les plus petits "épierrage grossier", "épierrage fin" et même certains qui étaient ultrafins ! Avec en plus, il ne faut surtout pas l’oublier, la préconisation et la mise en place du "nouveau dialogue", jusqu’au "parler vrai" puis du "parler d’une même voix" d’aujourd’hui dont le porte-parole des usiniers se veut un défenseur convaincu et surtout tout à fait désintéressé.
Résultat des courses :
Sur une recette globale de l’ordre de 200 à 250 millions d’euros, les planteurs de cannes ne se partagent plus qu’une centaine de millions, c’est-à-dire moins de la moitié, même en y ajoutant les contributions européennes. (La seule recette "énergie", ramenée à la tonne de cannes, en représente les deux tiers et échappe aux planteurs !)
Par ailleurs la production, elle, stagne et même décline. La dernière fois que l’on a atteint les deux millions de tonnes de cannes récoltées, c’était… en 1991. Depuis La Réunion a produit en moyenne annuelle autour de 1,8 million de tonnes de cannes, pour un peu moins de 200.000 tonnes de sucre. À peu de chose près, la moyenne de production de la fin des années… 50 ! Un demi-siècle plus tôt !
Quel chemin parcouru !
À vouloir faire toujours "parler d’une même voix" planteurs et usiniers, plus que jamais "partenaires" le malade finira bien par mourir guéri.
Cela dit, et par parenthèse, puisque l’on invoque toujours les cyclones et la sécheresse d’une part et que d’autre part, quelqu’un à la radio l’autre matin estimait qu’en définitive, tout dépendait des Réunionnais eux-mêmes -ce qui n’est pas faux-, il ne serait pas inintéressant de tenter de mesurer l’impact de décisions politiques prises, non pas par les Réunionnais mais par Paris. Par exemple, quel a été l’impact des effets découlant des diverses lois de défiscalisation, ce qui a eu pour conséquence, entre autres, de mettre en concurrence directe le foncier agricole et le foncier à bâtir. Il est, en effet, curieux de constater que c’est à partir de 1988 que l’on enregistre le début d’une baisse tendancielle de la production (ce que matérialise d’ailleurs un graphique publié dans une "Lettre des industriels du sucre de La Réunion"). Ce n’est là qu’une piste de réflexion.
Et s’il y a lieu, parfois, de vraiment "parler d’une même voix" -car cela peut être nécessaire- cela suppose plusieurs choses : d’abord, et pour le moins, que l’on reconnaisse l’autre, qu’on lui reconnaisse le droit d’exister et qu’il ne soit pas simplement considéré comme "masse de manœuvre" ; ensuite qu’il y ait une plate-forme ou un projet commun, issu de la confrontation dans la transparence des desiderata des uns et des autres, projet qui soit "gagnant-gagnant" pour les deux parties et non pas au service exclusif des intérêts, voire des ambitions, d’une seule des parties. C’est dans ces conditions d’ailleurs que La Réunion y gagnerait. Or, force est de constater que cela n’a, malheureusement, pas été le cas jusqu’ici dans ce domaine de la canne.


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