Paroles des Afriques

15 octobre 2007

Le cinéma est-il un art de l’éphémère ou du durable ? Il pourrait paraître éphémère puisqu’il est mouvement et sensation, mais ses images restent gravées et ouvrent des réflexions qui poursuivent en nous un lent cheminement.
Cela sera sans doute le cas du Festival international d’Afrique et des îles qui s’est tenu au Port du 4 au 14 octobre. Des paroles fortes s’y sont fait entendre.
Un exemple, parmi d’autres, le document de Kal Touré (Mali, 2007) “Victimes de nos richesses, pays pillés très endettés”. Ce titre-choc s’éclaire par le propos d’une jeune femme qui a tenté le voyage impossible vers l’Europe à travers les enclaves espagnoles au Maroc de Ceuta et Melilla : « nous ne sommes pas pauvres, parce que nous n’avons rien, mais parce que nous sommes pillés », dit-elle.
Elle ne s’en tient pas à ce constat, qui déjà nous alerte. Elle adapte très concrètement et judicieusement à sa situation d’Africaine une analyse du philosophe allemand Hegel, la dialectique du maître et de l’esclave, enseignée par son professeur de philosophie. Le maître oisif commande, l’esclave obéit et travaille. Certes. Mais Hegel montre, et là est tout le dynamisme de cette dialectique, qu’en travaillant la matière, l’esclave apprend, se cultive et qu’il ne tardera pas à dépasser le maître. La conquête de sa liberté achèvera ce processus qui... libèrera aussi le maître de sa barbarie inhumaine. La jeune fille puise dans cette leçon philosophique appliquée à sa douloureuse expérience une certitude tranquille : si je repars, je choisirai les conditions.
Un autre exemple d’une parole forte à garder en soi pour avancer, celle de Balufu Bakupa Kanyinda, après la présentation de son film “Juju Factory” (République démocratique du Congo, 2007). Pour lui, si les métropoles qui furent colonisatrices continuent à produire des discours qui révèlent leur méconnaissance méprisante de leurs anciennes colonies, c’est que « on a oublié de décoloniser le colonisateur ». Autrement dit, la dialectique du maître et de l’esclave s’est comme bloquée et l’on continue à penser en termes coloniaux, profondément inégalitaires : l’Autre n’est pas reconnu dans son humanité, ce qu’il peut et veut donner est déprécié. C’est la négation de la réciprocité et de l’égalité qui fondent tout échange équitable.
« Décolonisons le colonisateur ! » pourrait donc être un mot d’ordre fécond..., mais sans doute long à réaliser. Ces propos nous obligent à avoir un autre regard, à déstabiliser les fausses évidences, à renverser les points de vue.
Ces paroles des Afriques - il y a 52 États africains - prononcées et entendues à La Réunion prennent une résonance particulière dans un pays où la composante africaine est constitutive, très tôt, de son peuplement, mais pas très souvent valorisée de manière équitable.

Brigitte Croisier


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