Pour donner le goût de la lecture

19 septembre 2003

Avec quel intérêt, vous devinez, j’ai lu et relu la lettre de M. A. Couraud, ancien professeur de français comme moi-même, parue au courrier des lecteurs du "Journal de l’île" ce lundi 15 septembre, sous le titre : « En lecture, peut mieux faire ! » Je suis heureux de savoir qu’il partage entièrement mon point de vue, surtout quand je souligne avec force que la première tâche du professeur de français, c’est de donner à ses élèves le goût de la lecture.
Entreprise difficile, je le reconnais, à l’heure où la télévision et l’informatique prennent de plus en plus de place. Justement, c’est bien là le défi à relever d’urgence, si l’on veut que les hommes et les femmes ne meurent pas tous idiots. Défi à relever en premier par l’ensemble des responsables de l’Education nationale.
Donner à l’enseignant tous les moyens qui lui permettent de se consacrer à l’essentiel, c’est-à-dire, encore une fois, à la présentation la plus vivante et la plus attractive des grandes œuvres du patrimoine de l’humanité, tel doit être l’objectif prioritaire.
Dans ce dessein, il faudrait pour commencer débarrasser l’enseignement du français, comme les autres, de cette scolastique pesante dans laquelle il se trouve encore trop souvent empêtré ; de tout ce fatras des instructions officielles, aussi indéchiffrables que le fameux traité de Maëstricht ; de cette mauvaise lecture des programmes qui finissent par apparaître comme des carcans, alors qu’ils doivent servir de guides et laisser certaine latitude aux maîtres, ne serait-ce que dans le choix des textes ; de ce jargon pseudo pédagogique qui envahit tout, les classes et les manuels ; et, j’allais l’oublier, de cette peur séculaire des inspecteurs enfin, qui peut éteindre l’enseignant, jusqu’à l’étouffer et le brider dans son envol.
À ce propos, je ne voudrais pas terminer sans vous raconter une histoire vraie, que je tiens de source sûre, et que j’ai trouvée dans la revue de l’Association des amis d’Alain, (à laquelle j’étais abonné du temps où je débutais dans l’enseignement) ; elle ne m’a jamais quitté depuis, et elle m’a même aidé parfois dans mes moments de découragement. Elle concerne l’une des premières inspections subies - le terme est tout à fait approprié - par le jeune professeur de philosophie Émile Chartier, qui deviendra le philosophe et le poète que tout le monde connaît, sous le nom d’Alain.
Il reçoit donc la visite de son inspecteur qui, comme c’était l’usage à l’époque, ne prévenait pas de son passage. Il arrive à l’improviste, s’installe au fond de la classe, juste au moment où le maître lisait à ses élèves un passage de l’Iliade, je crois. Il attend non sans quelque impatience que l’autre ait fini sa lecture, pour lui lancer du haut de sa supériorité : « Mais quand est-ce que vous ferez votre cours de philosophie ? » La réponse d’Alain fut admirable : « Par ce seul trait, on voit que vous ne connaissez pas l’Iliade ! »


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Témoignages - 82e année


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