Pour la philosophie

19 octobre 2006

Il est plusieurs façons de nuire à la philosophie.
La première
, la plus simple, directe et efficace est d’éliminer les philosophes comme il en advint de Socrate, accusé d’impiété, de non respect de la loi et de corruption de la jeunesse. La méthode est archaïque mais son efficacité indubitable. Toutes les autres y conduisent, par des chemins plus ou moins détournés.
La deuxième façon, très proche, interdit l’enseignement de la philosophie et tout ce qui y ressemble, en fait de libre pensée critique. Dans sa forme la plus douce, elle invite au moins à s’en détourner comme s’y employa Maimonide dans sa “Lettre aux Égarés”. Dans sa forme la plus dure, elle s’accompagne de destructions de livres ou de parchemins, de répression plus directe s’il le faut car il s’agit là de défendre une “vérité” révélée, religieuse, d’interprétation fondamentaliste. A cet égard et malgré le fameux 11 septembre, l’intégrisme contemporain supporte mal la comparaison avec les bûchers et autres génocides d’antan, peu avares de bénédictions appropriées.
La troisième façon fut historiquement inattendue de ses contemporains faute d’expérience antérieure. Elle se prévalut de la philosophie elle-même en la déclarant achevée et propriété du peuple dans les systèmes totalitaires, au bénéfice de doctrines élaborées présentées comme modes de pensée scientifique, marxisme léninisme et mystique ouvrière ici, darwinisme social, culte du chef et retour à la terre là.
D’une certaine façon Pol Pot au Cambodge réalisa la synthèse des trois méthodes avec le succès auto génocidaire que chacun lui a reconnu à titre posthume, pratique qui fit de lui un grand novateur.

Il est une quatrième façon
, moderniste, combattue en son temps, en 1978, par V. Jankelevich en une série d’articles parus dans le journal “le Monde. Elle prétend prendre pitié des difficultés rencontrées par les élèves, argue d’une discipline réputée difficile où ils ont du mal à décrocher des bonnes notes, où ils se trouvent désorientés de ne plus avoir à proprement parler à apprendre mais bien à comprendre et même à philosopher. Il faudrait rendre la discipline optionnelle et la réserver à l’élite intellectuelle un peu comme on lui réserve déjà le Grec ou le Latin. Cette idée est récurrente, elle hante l’esprit d’amateurs d’économies budgétaires, celle de technocrates incultes, celle aussi de partisans convaincus d’un élitisme hyper sélectif.
Il en est une cinquième
, apparue dans le sillage de la décolonisation. Son point de départ est on ne peut plus juste puisqu’il s’agit d’exiger et obtenir la légitime reconnaissance de la valeur intrinsèque des apports culturels de tous les peuples et toutes les civilisations. Ici, la nuisance est à priori involontaire et s’apparente à la notion de dégât collatéral.

1) Elle repose toute entière sur la confusion entre sagesse et philosophie, le deuxième terme étant réputé plus flatteur, il est mal compris de ceux qui soupçonnent d’en être privés au nom de préjugés colonialistes ou occidentaux. Il s’agit là d’un contre sens historique fondamental qui ignore le contenu d’humilité de l’invention de PYTHAGORE. Il s’est refusé, par modestie, à se présenter comme sage mais seulement comme amoureux de la sagesse car le « SAGE » est réputé savoir quand le philosophe cherche encore et peine à démêler le vrai du faux. Le “banquet” de Platon l’explique assez, le sage n’a pas besoin de philosopher, il sait.

2) Elle s’aggrave de la méconnaissance de la rupture intervenue à la faveur de l’apport de Socrate attestée par “L’Apologie de Socrate” de Platon. Il y est raconté comment le maître fut jugé l’homme le plus sage du monde par l’oracle de Delphes ce qui le laissa d’abord fort étonné, vu sa conviction propre de ne rien savoir, avant qu’il ne se rende compte qu’il en savait ce faisant bien plus que les autres avec leur prétention abusive à détenir un savoir qu’ils ne possédaient pas. Ici, pour la tradition philosophique méditerranéenne née en Grèce se situe l’acte de naissance circonstancié de la philosophie en tant que discipline universelle, raison pour laquelle sont distingués les présocratiques des post socratiques rassemblés jusque dans leur extrême diversité. Leurs thèses et propos restent toujours soumis à examen rationnel possible, indépendamment de tout principe d’autorité.
3) Elle s’envenime parfois de l’idée d’ethno philosophies ou philosophies collectives implicites par confusion avec les idéologies ou modes de pensée différenciés des diverses cultures ethniques. Elle s’empoisonne encore d’une destruction pure et simple du champ spécifique de la philosophie dans la confusion encore entre le possible biologique et historique d’un accès de chacun au plus abstrait des théories, à la suite d’un effort ; et la réalité d’une incapacité psychologique et pratique banalisée dans une société de classes différenciées où la plus part des humains ont été privés de l’accès aux moyens conceptuels du développement de leur propre savoir. Il ne suffit pas de réfléchir pour philosopher, encore faut-il le faire sans préjugé et avec rigueur.
Sans doute, la pratique philosophique dans les lycées ou les universités est critiquable et critiquée, notamment par les professeurs de philosophie. Quelle chance quand même de pouvoir l’enseigner à toutes les terminales de lycée général et technique, critiquer cet enseignement et avoir le droit de le faire sans crainte de représailles a priori et cela dans la lignée de la tradition de liberté formelle de ce pays.
Oui, il est plusieurs façons de nuire à la philosophie (dont celle qui menace Robert Redeker dans l’actuel) peut-être faudrait-il que ses maîtres d’œuvres, enseignants, étudiants, chercheurs et honnêtes hommes en tout genre s’en inquiètent avant qu’il ne soit trop tard, s’en préoccupent avant qu’elles ne se rejoignent au risque de tout détruire et bouleverser.

François Esquer,
Philosophe


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