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par le Dr Raymond Vergès

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Pour une migration humaine, hospitalière et soutenable

mercredi 2 février 2022, par Reynolds Michel


Le mercredi 25 novembre 2021, un bateau de pêche a découvert une quinzaine de corps humains flottants au large de Calais. C’étaient des hommes, des femmes, comme vous et moi.


Ils tentaient dans une petite embarcation pneumatique de rejoindre les côtes anglaises depuis le littoral français. Au moins 27 personnes, dont sept femmes et trois jeunes, sont morts noyés dans la Manche ce jour – là. Certes, c’est la première fois qu’on constate autant de décès d’un seul coup et en mer, mais depuis 1999, plus de 300 migrants sont morts sur le littoral en tentant de traverser la frontière entre la France et l’Angleterre. « Quand on dit que les frontières tuent, c’est vraiment ça », dit une militante engagée auprès d’une association qui aide les migrants vivant dans les campements à recharger leurs téléphones (Le Monde, 26/11/2021, p. 12).

Entre le 21 et le 24 décembre 2021, au moins 31 personnes ont perdu la vie dans trois naufrages distincts en mer Egée en Grèce, selon l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Plus de 160 personnes ont été heureusement secourues par les garde-côtes helléniques. « Il est décourageant de voir des tragédies évitables comme celles-ci se répéter. Nous ne devons pas nous habituer à voir des corps repêchés dans la mer », a déclaré Maria-Clara Martin, représentante du HCR en Grèce. Et d’ajouter : « Il est déchirant de constater que, par désespoir et en l’absence de voies sûres, les réfugiés et les migrants se sentent obligés de confier leur vie à des passeurs impitoyables » (UNAC France, 28/12/2021).
Sans voies légales de migrations, on va inévitablement vers davantage de drames de ce type, disent les spécialistes de la question migratoire. Pour sortir de cette situation, certains acteurs de la société civile et du monde associatif plaident pour un « droit à l’hospitalité » (Mireille Delmas-Marty, Jean-Marie Le Clézio, Patrick Chamoiseau (l’Appel de St. Malo), Michel Agier L’étranger qui vient… (2019), Étienne Balibar, Pour un droit international de l’hospitalité).

Du devoir d’hospitalité au droit d’hospitalité

Dans toutes les sociétés ou communautés humaines constituées, il y a une différence de conditions, et aussi de droits et de devoirs, entre ceux qui sont « chez eux », « dedans » et ceux qui sont « dehors », dits « étrangers ». Dans le monde antique, à l’origine, lorsque l’étranger de passage frappait à la porte, il était du devoir de celui qui est « déjà là », de l’habitant, d’accueillir et d’offrir l’hospitalité au « nouveau venu ». Le devoir d’hospitalité faisait partie des devoirs de protection du fort au faible. C’était un devoir sacré. Il apparaît dans toutes les sociétés primitives, depuis les tablettes mésopotamiennes, comme une loi fondatrice à caractère inconditionnel. Mais pour s’incarner au sein des relations sociales, c’est-à-dire pour exister concrètement, l’hospitalité – par essence inconditionnelle – doit être garantie par des lois d’hospitalité, ces droits et ces devoirs toujours conditionnés et conditionnels. Et ce, au risque d’être sans cesse menacée, voire niée dans son principe. C’est tout le paradoxe de ce principe inconditionnel qui a besoin des lois pour se concrétiser dans le réel, théorisé par le philosophe. Jacques Derrida (1930-2004) en 1997.

De forme privée, domestique, « don du couvert et du gîte à ses hôtes », l’hospitalité, avec le développement du droit public et l’augmentation des indigents et des exilés, prend de plus en plus des formes publiques. Elle se manifeste alors sous la forme d’institutions charitables, patronales, philanthropiques. Quand le mot apparaît en français en 1206, il désigne alors l’hébergement gratuit et charitable des indigents, des voyageurs dans les couvents, dans les hospices et les hôpitaux, gratuits et charitables, nous dit la sociologue Anne Gotman (Le recours à la notion d’hospitalité, dans Actes de la rencontre, novembre 2010).

Au XVIIIe siècle avec les Lumières, le concept devient politique et le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804) « n’hésite pas à en faire un droit universel de séjour provisoire, tout en maintenant les prérogatives du souverain quant à la durée de ce droit », écrivent Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc (dans La fin de l’hospitalité, Flammarion/2017). Deux conceptions de l’hospitalité sont alors en circulation : « droit de séjour pour tout citoyen d’une nation, fixé par les citoyens d’une autre nation » ou « droit naturel surpassant les nations » faisant de chacun un « citoyen du monde ».

Des politiques migratoires fondées sur une approche répressive et sécuritaire

Au XIXe siècle, moment où le droit international positif commence à se codifier, le droit à la migration et à l’hospitalité – c’est le droit d’asile qui marque les discussions juridiques – est réaffirmé. La tendance est à un traitement égal pour le national et pour l’étranger. Mais dès les premières années du XXe siècle, les portes de certains États jusqu’alors ouvertes à tous exilés se referment brutalement. Depuis les années 1970 et plus encore depuis le tournant nationaliste et xénophobe qui était en train de se produire à la fin du XXIe siècle, le régime migratoire s’est considérablement durci (Paul-André Rosental, Cairn info, 2011). Aujourd’hui, la tendance est au repli sur soi et à la fermeture des frontières. Depuis les accords de Schengen (1985) – qui ont ouvert les frontières à l’intérieur de l’Union –, les pays d’Europe ne cessent de durcir leurs politiques migratoires. La crise économique de 2008 a aggravé la peur de l’Autre, du migrant devenu une figure de l’ennemi.

En 2015, la Chancelière allemande, Angela Merkel, a été la seule, seule contre tous, à défendre une politique d’accueil des réfugiés de guerres et de conflits respectueuse du droit d’asile et des droits humains. Depuis quelques années, l’Europe et ses États membres mènent des politiques migratoires de plus en plus restrictives, voire toujours plus inhumaines, fondées sur une approche répressive et sécuritaire au service de l’endiguement, du refoulement, des expulsions, de détention des migrants aux frontières extérieures de l’UE [1]. La dimension extérieure – externalisation et sous-traitance de la garde des frontières –, est devenue la clé de voûte de la politique migratoire européenne. L’UE qui se décharge de sa responsabilité d’accueil et de protection des migrants et des réfugiés, en les confiant à des régimes autoritaires, du Maroc à la Turquie, en passant par l’Égypte et bien d’autres. Un partage cynique qui se retourne contre l’Europe, aujourd’hui otage d’une Turquie qui abrite 3 millions de réfugiés.

Pour une politique plus hospitalière pour sortir de l’impasse actuelle

La question migratoire exige un langage de vérité qui nous oblige de regarder en face quelques données bien établies :

– L’Europe vieillissante, en l’absence d’apports de population étrangère, pourrait perdre 10 millions d’habitants entre 2023 et 2050 (Hugues de Jouvenel, Les Echos, 26/03/2019). Pour freiner le mouvement et continuer de financer sa protection sociale et ses retraites, elle aura donc besoin dans les années à venir d’attirer des immigrés ;
– Les migrations internationales représentent aujourd’hui 281 millions de migrants, soit 3,6 % de la population mondiale (OIM, 01/12/2021) ;
– Sur 447,7 millions d’habitants, l’Union européenne à 27 comptait 20, 2 millions de citoyens non européens en 2019, soit 5 % de sa population (Chiffres Eurostat) ;
– En 2020, selon l’INSEE, les immigrés représentent, en France, 10,2 % de la population totale, inférieure à la moyenne des pays de l’OCDE (Insee, 07/05/2021 ; Libération, 11/12/2021) ;
– Presque 9 réfugiés sur 10, soit 86 %, sont accueillis ou vivent dans des pays en voie de développement, selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) – (ONU Info, 18/06/2021).

La France est loin d’être ‘envahie’ par les réfugiés et les migrants. L’Europe est loin d’être ‘envahie’ par les personnes déplacées. Certes, le nombre de réfugiés et de migrants augmente chaque année et il ne cessera d’augmenter dans les années à venir, mais l’Europe et ses États membres ont les moyens d’aménager de façon efficace les voies d’une immigration légale faisant de la libre circulation la règle et des entraves, l’exception. Dans un rapport publié le mardi 7 décembre 2021, l’Institut Jacques Delors demande à Emmanuel Macron et aux autres dirigeants européens un « accord Schengen pour les migrants » sur le modèle de l’espace de libre circulation et un visa pour la recherche d’emploi. La Cimade, association qui accompagne quotidiennement les personnes en exil, demande aux politiques en responsabilité d’œuvrer pour une Europe solidaire et protectrice en leur soumettant dix propositions pour faire avancer l’Europe dans cette direction. De partout, de puissantes voix s’élèvent pour demander une autre politique migratoire – plus ouverte et hospitalière –, pour l’Europe. « Arrêtons ce naufrage de civilisation » (le pape François à Lesbos le 5 décembre 2021) et construisons un « droit d’hospitalité universel ».

Reynolds Michel


Embarquement forcé de Sri-Lankais entourés par des policiers. Certains étaient menottés. (Extrait du journal télévisé de Réunion Première)



[1Concernant le refoulement de La Réunion des migrants venant du Sri Lanka, voir l’édito du journal Le Quotidien du lundi 17 décembre 2018 : Bernadette Loubier, Ces migrants avaient-ils le choix ; également : L’Etat hors la loi à La Réunion (Cimade, 12/02/2019).


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