Di sak na pou di

Pour une mise à plat des théories et des pratiques autour du cancer

Frédéric Paulus / 11 mai 2018

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Ce courrier plaide en faveur d’une mise à plat des théories qui guident les pratiques, ou des pratiques qui ont fait théorie(s) autour du cancer. Celle-ci concerne tous les praticiens qui gravitent autour du cancer, médecins, cancérologues. Et comme ce courrier est inspiré par un psychologue – psychothérapeute, il suggère d’inclure au sein des praticiens thérapeutes du cancer des psychologues cliniciens (et l’on verra plus loin la place réservée aux personnes qui souffrent de cette maladie). Cette « revendication » ne devrait pas être interprétée comme diligentée par une démarche corporatiste, quand l’enjeu dépasse largement des considérations de place ou de « lutte de places ».

Longtemps connotées comme faisant partie des sciences « moles », la psychologie dont il va être question s’envisage comme une émanation de la biologie évolutionniste, donc darwinienne. Comme introduction satisfaisante d’une définition, on peut citer l’Encyclopédie Universalis : « La psychologie évolutionniste est une orientation et un courant de pensée mettant l’accent, dans l’explication de l’esprit et du comportement de l’Homme, sur les adaptations mises en place à l’époque préhistorique par la sélection naturelle, et qui constituerait aujourd’hui le socle génétiquement inscrit de la nature humaine. La psychologie évolutionniste est une forme d’articulation entre psychologie et théorie de l’évolution. Darwin aura été le premier à avoir abordé la question des conduites et des capacités mentales de l’espèce humaine. L’hypothèse que celles-ci pouvaient également trouver explication dans les mécanismes de la sélection naturelle a été exposée, entre autres, dans son ouvrage L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872) ». La voie était tracée pour explorer la continuité évolutive entre espèces animales et espèce humaine en matière de comportement et de psychisme : aussi bien aux niveaux anatomique et physiologique que moléculaire de nos jours avec les technologies de pointes qui permettent de nouvelles explorations.
Dans cette filiation plusieurs auteurs nous influencent. Citons chronologiquement, en fonction de notre rencontre avec lui, le Professeur Henri Laborit (1914-1995) alors que j’étais étudiant en psychologie. Il faut aussi citer le Professeur Federico Navarro, (Italie – Naples 1924-2002) et ami, qui espérait s’engager dans un ambitieux projet « Cancer » afin de poursuivre l’œuvre du psychiatre Wilhelm Reich (1897-1957) lequel nous laisse un ouvrage particulièrement étayé, « Biopathie du cancer » (Payot - 1958). Navarro fut tellement attaqué par le corps médical italien qu’il capitula et vint s’installer à Paris dans les années 1980. Quant à Reich, son sort fut des plus navrant : emprisonné pour pratiques illégales de la médecine, dépressif, soi-disant souffrant de maux psychiatriques, il meurt en 1957 alors que, fuyant l’Allemagne nazie, il pensait s’être réfugié au « pays de la liberté ». Reich était contemporain d’Otto Warburg qu’il cite souvent. C’est le Docteur et cancérologue Laurent Schwartz, rencontré à la Salpêtrière, qui nous aura fait connaître ce dernier chercheur (nobélisé à deux reprises) qui n’est pas cité, comme ceux déjà mentionnés, dans le mensuel dont il va être question plus bas.
Plus récemment, j’eus la possibilité de profiter d’échanges avec Francisco Varela (1946-2001) à propos de ma thèse de psychologie soutenue en 2000 à Paris 7, ce qui me mit résolument sur la voie de la neuropsychanalyse, élargissant ainsi les analyses purement déductives de la psychologie clinique au profit d’une ouverture évolutionniste. L’enjeu de cette thèse fut d’imaginer une théorie du psychisme sélectionnée par l’évolution. La voie d’abord du psychisme fut celle des rêves et de certains délires (pour ne pas dire tous). Très vite, je m’aperçus que mes travaux remettaient en cause des positions dominantes corporatistes idéologiquement instituées qui influençaient les recrutements et l’attribution entre autres de postes dans des institutions de recherches. Et peut être aussi des intérêts financiers ?
Aujourd’hui nous pourrions avoir le courage d’aborder le vivant et les maladies sur lesquelles la recherche fondamentale et appliquée bute pour ré-envisager le paysage de la santé et celui de certaines maladies, et pour commencer, le cancer. Le N° 99 Hors série de la revue « Pour la science » de mai-juin 2018, actuellement dans les kiosques, intitulé « Cancer, L’arsenal des nouvelles thérapies » constitue une excellente base. Ce numéro est structuré en trois chapitres d’égale importance en termes de pages, « Un nouveau regard », « Réveiller l’immunité », « Et le patient dans tout ça ? ». Nous soulèverons deux critiques en faisant remarquer que des chercheurs et auteurs qui nous auront influencé, aucun ne figure dans les travaux ou références cités dans cette revue. De surcroît, dans toutes les recherches fondamentales en cancérologie, très souvent, pour ne pas dire constamment, le patient disparaît. Cet état de fait est sûrement lié à la hiérarchisation qui a pu s’établir entre recherche fondamentale et recherche appliquée. La personne qui souffre du cancer n’aura jamais été impliquée comme chercheuse potentielle. C’est ce qui devrait notamment changer et s’impose comme une nouveauté dans ce N° qui se termine par : « Et le patient dans tout ça ? » La seconde grande innovation inscrit l’émergence tumorale comme une réaction inscrite dans une vision évolutionniste alors que nous serions tous porteurs de cellules cancéreuses. Dès lors se pose la question de l’émergence de la cancérisation : pourquoi chez telle personne et non telle autre ? Pourquoi en tel organe et non tel autre ? Il reste à nous ouvrir imaginairement et cognitivement à la nouveauté qui s’annonce en dépassant les corporatismes.

Frédéric Paulus, Directeur scientifique du CEVOI