Di sak na pou di

Pourquoi Dieu ne disparaîtra pas et l’enseignement laïque des religions

Frédéric Paulus / 3 novembre 2020

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Comment les professeurs aborderont-ils l’hommage au professeur Samuel Paty dans l’école de la République, elle qui aura occulté au nom d’une laïcité le fait religieux ? Et ce, alors qu’elle est traversée d’idéologies religieuses ou politiques pour le meilleur comme le pire. En d’autres termes, l’école de la République aura-t-elle le courage d’aborder cette question de l’enseignement laïque des religions, sujet qui aura été régulièrement repoussé depuis des décennies ?
Nous pouvons imaginer qu’une mission soit diligentée par le premier ministre, comme il existe déjà une mission de surveillance des sectes tandis que les deux seraient rattachées. Cette mission se chargerait de créer les conditions au sein des écoles pour expérimenter l’enseignement laïque des religions.

En l’absence d’institutionnalisation de cet enseignement, le droit à la caricature des figures du prophète Mahomet - qui firent l’objet de controverses - peut mettre mal à l’aise actuellement certains enseignants. Ils appréhenderaient la réaction d’élèves et de parents qui se seraient habitués à ce que ces questions de religion ne soient pas abordées au sein des établissements scolaires ; et alors même que certains enseignants se rendent compte que des parents inculquent à leurs enfants leurs valeurs et leurs croyances au détriment de leur épanouissement.

Aborder ce sujet impliquera nécessairement les sciences biologiques et cognitives telles celles qui contribuèrent à formaliser dans les années 2000 une certaine approche de la question de Dieu [1]. L’anthropologie des religions devrait être mise à contribution par exemple avec Marcel Jousse [2], Gilbert Durand ou Mircea Eliade… Sur le plan de la sociologie, Pierre Bourdieu aura exploré la structuration pyramidale du Vatican qu’il nomme « Sainte Église ». Tous ces auteurs peuvent notamment être étudiés dans le cadre de cet enseignement laïque respectueux de toutes les religions.

Je dois reconnaître mes lacunes concernant la religion musulmane. Quant à la culpabilité projetée des chrétiens sur le peuple juif, j’ai été interpellé dans les années 1980. Il m’était suggéré d’évaluer comparativement l’attitude de l’apôtre Pierre - qui renia trois fois Jésus - par rapport à l’attitude de Judas - qui désigna Jésus par un baiser puis se serait suicidé, rongé par la culpabilité de sa crucifixion. Mes analyses incitèrent mon ami le père Jean Cardonnel à approfondir la question dans son ouvrage « Judas l’innocent » (2001). J’avais recueilli les conseils d’un théologien renommé à Paris qui me demanda de ne pas citer mes sources et lorsque j’ai présenté mon manuscrit (1985) à des fins de publication, un éditeur me pressera de supprimer le chapitre « L’église et l’enfant » [3]. Depuis cette époque, j’éprouve un élan de sympathie pour Salman Rushdie et ses « Versets sataniques » publiés en 1988. Depuis, la question de l’enseignement laïque et respectueux, ce qui ne veut pas dire absent de critiques constructives par l’approche comparative des religions, devrait permettre aux esprits des enfants et adolescents de ne pas risquer l’endoctrinement lié à leur soumission à des dogmes. Cette soumission est contraire au processus d’individuation tel que le psychologue suisse Carl Gustav Jung le développe dans sa psychologie analytique. Il faut préciser que cet auteur n’aura pas occulté le fait religieux dans sa subjectivité (ce que les sciences objectivistes, elles, font outrageusement). La formalisation de la psychologie dite « jungienne » fut cataloguée de « mystique » dans un univers culturel d’enseignement universitaire des sciences humaines et sociales qui caractérisait de façon dominante, avec Karl Marx, les religions comme étant « l’opium du peuple ».

Le processus d’individuation que l’on constate chez tout être humain s’articulerait dans l’épanouissement de l’enfant avec son désir de vivre allié à ses forces innées de vie. Il souffre en France d’un déficit d’information et de sensibilisation chez les parents. Dans un précédent courrier il a été succinctement abordé par le philosophe Khalil Gibran et son poème « Le Prophète ». Il y dit fort justement :

« Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes… »

De surcroît, une approche plus élargie du « principe de responsabilité » (1979, [4]) théorisé par Hans Jonas (1909-1993) souffre par son absence d’institutionnalisation en France quand il devrait être évoqué lorsqu’un citoyen devient parent. Selon ce « principe responsabilité », le futur parent devrait être informé de la vulnérabilité d’une vie engendrée par un homme et une femme afin que ceux-ci soient incités, animés par leur désir d’enfant, à s’intégrer dans une culture qui érige la vie au-dessus des réalités économiques et matérielles, un peu comme nous le faisons avec la crise de la Covid 19.

Dès lors on pourrait tenter de répondre à la question : Pourquoi dans le dogme de la religion musulmane le prophète Mahomet est-il irreprésentable ?
Schématiquement et de façon laconique, ce dont nous nous excusons, nous dirons que la religion juive est attentiste du Messie, tandis que la religion chrétienne - qui personnifie Jésus comme étant le fils de Dieu - offre une image émergentiste, potentiellement identificatrice et archétypale comme toutes les religions présentant un représentant humain incarné (exemple du Bouddha, [5]. Pour le psychologue que je suis, l’archétype unifie les différentes personnalités partielles ressenties comme en un tout symbiotique générant la sensation de se sentir comme « centré », plus fort, plus harmonieux, plus humain, fraternel.

Quant à la religion musulmane, animée d’un désir de réunir judaïsme et christianisme, elle fut encline à ne pas représenter son prophète, le sacralisant au-dessus de toutes figurations ; ce qui devait permettre d’offrir, (d’imposer ?) un dogme unificateur (déhistoricisé !) et de qualifier de « blasphème » sa mise en image. L’aspect occulte de cet interdit déhistorise en effet le prophète Mahomet et empêche une appropriation archétypale. Dans la psychologie de Jung le phénomène de l’archétype « dialogue » inconsciemment avec les couches profondes du psychisme ou les « psychés parcellaires » et réduit ainsi l’influence extérieure du prêche par exemple, (ou des homélies), ce que la religion musulmane, à mon avis, semble vouloir éviter. Elle apparaît ainsi comme une religion de soumission à Dieu et à ses prêtres imams.

Frédéric Paulus, sociologue et psychothérapeute

[1Andrew Newberg, Eugène d’Aquili et Vince Rause, Pourquoi « Dieu » ne disparaîtra pas, Quand la science explique la religion, Ed Sully, 2001. Patrick Jean-Baptiste, Biologie de DIEU, Comment les sciences du cerveau expliquent la religion et la foi, Ed Agnès Vignot, 2003.

[2Marcel Jousse, Anthropologie du geste, Gallimard, 1974.

[3Frédéric Paulus, L’éducation fondée sur les sensations, Postface de Georgina Dufoix, Le printemps (Maurice), 1985-2007.

[4Hans Jonas, Le principe responsabilité, Cerf, 1979-1990.

[5Sandy Hinzelin, Tous les êtres sont des Bouddhas, Le Prunier Sully, 2018.