Di sak na pou di

Pourquoi le Musée Stella Matutina ne doit plus nous induire en erreur

Patrick Singaïny / 8 décembre 2019

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Une pure fiction grammaticale.
Le lieu qui se hasarde à montrer qui nous sommes dans ce vaste endroit que représente le Musée Stella Matutina est ridiculement minuscule et est comme caché dans un recoin. En tout et pour tout un écran qui montre au visiteur une frise représentant le peuplement de La Réunion. Je dis peuplement de « La Réunion » parce qu’il ne s’agit en aucun cas du peuplement réunionnais. Et c’est précisément là que le bât blesse.

Le comité scientifique qui s’en est chargé a préféré lier un peuplement historique et, comble de l’erreur, un « peuplement moderne » situé immédiatement après la départementalisation. Je dis qu’il ne saurait avoir de « peuplement moderne ». Car après 1946, s’est mise en place une succession d’intégrations de vagues migratoires massives qui se poursuit aujourd’hui et qui se poursuivra encore. La dernière en date étant celle des Mahorais (et des Comoriens). Mais dites-vous bien que la réunionnisation, bien que toute récente, a déjà eu lieu contrairement à ce que laisse entendre la frise du musée. Et que, bien qu’elle ne soit pas figée, la Réunionnité demeurera fortement ancrée tout en s’ouvrant, dans la mesure de ses envies, à tous les possibles, à toutes les opportunités qui lui garantiront la sauvegarde de ce qui l’a toujours animée et régénérée.

La réunionnisation (1933-1946) est toute récente.

La réunionnisation est le fait du peuplement historique qui s’étend de la massification de l’esclavage jusqu’à la fin du servilisme et du travail forcé (jusqu’en 1933). La cristallisation identitaire s’ensuit dans un second temps, entre la fin actée du servilisme et la fin de la seconde guerre mondiale ; plus exactement et plus sensiblement pendant la guerre, lorsque notre île connaît un dénuement sans nom, une misère noire consécutive au blocus qui ne permet pas le moindre approvisionnement. C’était une période plus que troublée où les différences cloisonnées ont cédé face à l’extrême pauvreté et à la maladie. C’est ainsi qu’est né ce que j’appelle notre « Bien-Vivre ensemble », doublé de ce qu’il conviendrait de désigner comme un projet de société, voire de civilisation. En tout cas, au cœur de cette courte période, a été fondée pour le pire et le meilleur la Réunionnité ou la personnalité réunionnaise.

Mais aujourd’hui rien ne nous garantit que notre identité perdurera. Car la Réunionnité pourrait être mise en danger si les Réunionnais se mettaient à ne plus l’être ; autrement dit si, d’une part, ils se mettaient à n’être plus fidèles à ce Bien-Vivre Ensemble que nos anciens ont su créer ET, d’autre part, s’ils ne continuaient pas à intégrer (ou à réunionniser) les vagues migratoires actuelles et futures. « Réunionniser » ne signifie pas que les représentants des vagues migratoires post-1946 deviennent ou sont devenus réunionnais : cela signifie plutôt qu’ils sont au meilleur des cas intégrés à notre espace du Bien-Vivre Ensemble et qu’ils sont encouragés à trouver dans leur culture d’origine, lorsque cela est compatible, des éléments de concorde propre à enrichir ce que nos anciens et nous-mêmes continuons à perpétuer, à vivifier.

Encore faut-il que les Réunionnais sachent accueillir l’étranger. Car comment voulez-vous qu’un étranger comprenne qu’il se trouve chez un hôte, si cet hôte ne lui indique pas en signe de bienvenue ses us et coutumes, s’il ne lui indique pas qu’il faut respecter la propreté de son salon, l’intégrité de son espace de vie… s’il ne lui fait pas comprendre qu’il ne saurait être question de bouleverser sa cuisine, et à travers elle son identité résultant de la stratification du peuplement historique ? Comment voulez-vous que l’étranger puisse comprendre de lui-même que jamais il ne sera ici chez lui mais COMME chez lui, le tout dans un espace républicain français soucieux d’une laïcité française respectée ici à la lettre et bien davantage ? Car notre laïcité ne vise pas un vivre-ensemble hexagonal toujours exprimé là-bas comme un idéal, mais bien un Vivre-Ensemble réunionnais que nous vivons concrètement depuis la réunionnisation… certes de façon bien plus difficile aujourd’hui, à l’heure de la globalisation du monde et de ses vagues migratoires climatiques.

Être réunionnais au 21e siècle

Dans « Réunionnité via Pondichéry » (Editions L’Esprit du Temps, Paris) qui vient d’être publié, je vise à proposer le dépassement de ce qui selon moi a toujours mis en difficulté la personnalité réunionnaise. En effet le Réunionnais, selon la vulgate ou une croyance qui n’est évidemment pas de son fait, est toujours celui qui déclare confusément ne pas pouvoir exprimer sa réunionnité parce que, sans y avoir réfléchi, prétend être le représentant de plusieurs origines différentes. Cette vulgate se déclinant en lui comme suit : « comme je me dis que je suis dépositaire de plusieurs origines, je ne peux en privilégier aucune au risque de froisser mes nombreux ancêtres ».
Mais tout cela est faux et est induit par des croyances qui n’ont jamais été les nôtres. Aucun d’entre nous ne saurait se présenter comme une simple addition de chaque composante du peuplement historique. Aucun d’entre nous ne saurait se définir comme une suite additionnelle d’images archétypales et continuer à se laisser abuser par une vision réductionniste héritée du racialisme d’antan. Non, nous devrions être encouragés à nous présenter plutôt comme les dignes représentants d’une cristallisation identitaire comme on parlerait d’un étonnant précipité chimique. Ainsi les choses nous sembleront plus simples à partir du moment où nous cesserons de croire en ces fantasmes qui n’ont jamais été le fait de notre imaginaire premier.
Car si l’on vient du peuplement historique - si l’on est réunionnais - il nous est facile de remonter un de nos nombreux fils (de préférence celui qui nous est plus cher à notre cœur et à notre élan mémorielle), et de rendre ainsi perceptible la Réunionnité qui nous unit aux autres Réunionnais.

Dans « Réunionnité via Pondichéry », c’est donc à Pondichéry que je remonte un de mes fils pour mieux embrasser ma réunionnité, enfin exprimée de façon décompléxée, c’est-à-dire sans trahir l’ensemble de mes ancêtres. C’est un récit initiatique de sept chapitres haletants et mystérieux, doublé d’un essai dans lequel j’aborde justement tout ce que je viens d’évoquer, et que je réunis à travers le terme de Banyalisation. Un néologisme qui vient du mot Banian, désignant cet arbre dont les branches deviennent tronc, arbre qui peut parvenir à la taille considérable de deux terrains de football et pouvant perdre son tronc principal, sans que cela nuise à son développement continuel. La Banyalisation est une vision différente de l’identité. Elle met en équation en tout individu sa part tellurique et sa part aérienne. Rapportée à notre identité réunionnaise, elle la représente bien entendu enracinée dans notre ici, lequel est alimenté en permanence et de façon souterraine par les différentes origines de notre peuplement historique. Mais, dans le même temps, elle s’articule avec tous les possibles issus du monde environnant. « Possibles » : tout ce qui lui paraîtrait être compatible avec l’héritage identitaire fondé par nos anciens.

Patrick SINGAÏNY
Écrivain et essayiste français de culture réunionnaise