Pourquoi pas une solidarité institutionnelle à l’échelle de la planète ?

20 janvier 2005

(Page 10)

Il n’est pas nécessaire d’être devin ou prophète pour affirmer que notre planète connaîtra encore dans les années à venir d’autres catastrophes naturelles aussi dévastatrices, sinon plus que celle qui a frappé les côtes de l’océan Indien le 26 décembre dernier.
Les plaques tectoniques vont continuer de bouger, et le déséquilibre du climat causé par l’émission excessive de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, joint à l’augmentation des populations situées dans les zones à risques, va sûrement provoquer des cataclysmes beaucoup plus puissants que ceux que nous avons déjà connus et des dégâts et un nombre de victimes encore plus important.
Ce simple constat devrait nous inciter à nous préparer à faire face aux futures catastrophes qui nous menacent, à les prévoir, à former les populations sur la conduite à tenir lorsqu’elles surviennent et à mettre en place des moyens d’intervention pour parer rapidement à leurs conséquences dramatiques plutôt que d’attendre tranquillement qu’elles arrivent, puis de faire appel de manière ponctuelle à la générosité individuelle et internationale lorsqu’elles se produisent.
Certes, l’aide humanitaire ponctuelle fournie par les O.N.G. ainsi que les contributions offertes par les différents États, pour faire face aux besoins d’urgence telles qu’elles se manifestent actuellement en Indonésie pour les victimes du tsunami du 26 décembre dernier, est une excellente chose et cela doit continuer pour chaque catastrophe naturelle. Mais elles ne devraient pas empêcher la mise en place d’un fonds international d’aide humanitaire placé sous l’autorité de l’O.N.U..

Ce fonds, doté d’un budget et de moyens humains et matériels (y compris des armes nécessaires pour dissuader les voleurs), permettrait à la communauté internationale d’intervenir à tout moment et dans n’importe quelle partie du monde pour venir en aide aux personnes en détresse, quel que soit le motif de leur détresse : qu’elle ait été provoquée par la nature ou par l’homme lui-même lorsqu’il se comporte comme un loup pour ses semblables, ou lorsqu’il joue aux apprentis sorciers.
Les ressources de ce fonds de solidarité pourraient être les plus diverses. Elles pourraient bien sûr provenir des dons et legs effectués de manière individuelle par des humains agissant soit seul, soit à l’intérieur d’une association.
Elles pourraient également être constituées par des contributions de chaque État, reconnu comme tel par la communauté internationale, et dans ce cas, être déterminées en fonction de la population des États et de leur revenu annuel moyen par habitant. Elles pourraient aussi être constituées par le produit de certaines taxes qui pourraient être instituées sur tous les échanges internationaux, qu’il s’agisse d’échanges de marchandises ou de transactions financières telles que les achats de devises ou les transferts de fonds d’un pays à l’autre.

Si chaque être humain vivant sur la Terre acceptait de jeûner pendant une journée par an pour contribuer à l’alimentation de ce fonds d’aide humanitaire, en lui donnant chaque année la valeur de ce qu’il consomme en une journée pour se nourrir, ou encore si nous acceptions de donner la valeur d’une journée de nos revenus annuels (en travaillant peut-être une journée de plus par an comme nous le faisons maintenant en France pour aider les vieux et en comptant bien entendu les revenus du capital) et si l’on acceptait de prélever pour le compte de ce fonds de solidarité un millième de la valeur de chaque transaction financière internationale ou de chaque opération de commerce international, on pourrait très rapidement disposer d’une capacité d’intervention suffisante non seulement pour faire face aux catastrophes, mais également pour éradiquer rapidement la misère dans les pays les plus pauvres de la planète.
Certains trouveront ma proposition complètement utopique et me diront que la communauté internationale n’est pas encore prête pour ce genre d’action, que les États touchés par les catastrophes humanitaires sont encore trop jaloux de leur indépendance et n’accepteront pas facilement l’intervention d’une autorité étrangère sur leurs territoires, fusse-t-elle l’émanation d’une organisation internationale à laquelle ils adhèrent. Cela a été le cas dans un passé récent, notamment en Chine et au Bangladesh, où des inondations géantes ont provoqué plusieurs centaines de milliers de morts.

Mais je pense que les choses ont évolué et que la plupart des pays accepteront maintenant de s’ouvrir pour recevoir une aide humanitaire. Car depuis quelques années, nous assistons - parallèlement à la mondialisation du commerce international - à une véritable prise de conscience planétaire qui nous permet d’être sensibilisés par tout ce qui se passe dans le monde. Et si l’O.N.U. a été capable de mobiliser le monde pour aller imposer par la force sa loi à des dictateurs sanguinaires comme elle l’a fait en Yougoslavie ou en Iraq (en 1991), je pense qu’elle pourra également le faire pour lutter efficacement contre la dictature de la misère.
La misère est en effet un dictateur sans foi ni loi qui pousse les humains aux pires excès et détruit les sociétés. C’est un cancer qui ronge le malade sur lequel elle s’est installée jusqu’à ce qu’il meure s’il ne bénéficie pas des remèdes et des soins en quantité suffisante. (la situation dans laquelle se trouvent certains pays abandonnés à leur propre sort par leurs anciens colonisateurs le montre bien). Et le seul moyen d’y remédier à l’échelle internationale, c’est de mettre en place un fonds international d’aide humanitaire doté des moyens suffisants pour agir.

En donnant chaque année à ce fonds international l’équivalent de ce que nous mangeons et buvons par jour, nous ne ferons qu’un tout petit effort qui ne mettra pas notre vie en danger, et pour ceux qui sont croyants, qu’ils soient chrétiens ou musulmans ou encore hindous ou de toute autre religion, une journée de jeûne sera toujours considérée comme une bonne action. Alors pourquoi ne pas faire pour les humains ce que nous acceptons de faire pour notre dieu ?
D’autre part, en appliquant une petite taxe sur chaque opération de commerce international ou sur chaque transaction financière, on ferait un prélèvement indolore pour chaque opération, mais très productif au bout du compte, si l’on considère l’importance du commerce international et du montant des transactions financières réalisées quotidiennement dans le monde.
La conjonction de ces deux moyens sans incidence sur chacun de nous pris isolement, comme les petits ruisseaux font les grandes rivières, donnera à l’humanité la possibilité de faire face à la plupart des catastrophes naturelles et peut-être de promouvoir une véritable politique de développement et de lutter efficacement contre ces fléaux que sont la sécheresse, l’analphabétisme, la délinquance, le SIDA etc. et qui touchent plus particulièrement les pays d’Afrique ou d’Amérique latine.

À ce propos, j’aimerais pouvoir comparer le montant de l’aide qui sera attribuée aux victimes du tsunami du 26 décembre dernier au montant des sommes dépensées annuellement par la communauté internationale pour lutter contre le SIDA, fléau qui a déjà fait plus de 3 millions de morts dans le monde depuis son apparition en 1981 et qui, si nous n’arrivons pas à trouver un vaccin ou un remède efficace à la portée de tous, tuera 40 millions de personnes au cours des 15 prochaines années puisque le nombre de personnes touchées actuellement par cette maladie s’élève à plus de 40 millions).
Bien entendu, ceux qui gagnent des dizaines de milliers d’euros par mois ou par jour devraient pouvoir venir au secours des plus démunis, et nous ne pouvons que saluer les gestes faits par certaines personnalités qui ont donné plusieurs millions de dollars en faveur des victimes du tsunami. Mais si nous voulons que notre devise : “liberté, égalité, fraternité” devienne également la devise de notre planète, nous devons accepter, à côté de la solidarité “charité” qui se manifeste ponctuellement à l’occasion de chaque catastrophe naturelle en fonction de l’importance qui lui est donnée par les médias et du nombre de nos ressortissants concernés, l’existence d’un fonds de solidarité international alimenté de manière permanente par les moyens que j’ai indiqués plus haut, et compétent pour agir efficacement là où les hommes ont le plus besoin d’aide.

En regardant les actualités télévisées de ces derniers jours, et notamment les reportages sur la catastrophe qui a frappé l’Indonésie, j’ai été frappé par l’attitude du secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan qui, comme un chef d’État compatissant devant la souffrance de ses sujets et désireux de prendre les bonnes décisions qu’imposait la situation, s’est rendu lui-même sur place pour réconforter les populations et leur annoncer en personne qu’elles allaient bénéficier de la solidarité internationale.
Mais s’il était bien à sa place en tant que chef de la communauté internationale, malheureusement il n’avait pas les moyens d’agir et ne pouvait qu’annoncer l’ampleur des besoins et inviter les donateurs à débloquer rapidement les fonds qu’ils ont promis, en assistant impuissant à la cacophonie et à la confusion qui a prévalu pendant les premiers jours qui ont suivi la catastrophe.

Tant que l’O.N.U. n’aura pas les moyens d’intervenir comme il se doit dans le domaine humanitaire, nous ne pouvons qu’encourager l’action des organisations humanitaires et des États qui décident d’accorder leur aide. Mais nous aurons fait un pas de géant lorsque les personnes en détresse pourront, quel que soit le pays auquel elles appartiennent, être certaines d’obtenir l’aide de la communauté internationale sans faire appel à la charité individuelle, car la charité ne s’impose pas et peut se manifester différemment selon les pays, les époques ou les cultures.
Aurions-nous réagi de la même manière et trouvé 8 ou 10 milliards d’euros en 15 jours si cette catastrophe qui est intervenue en Indonésie avait frappé des pays d’Afrique ou d’Amérique latine ou encore nos propres régions Europe. Ce n’est pas évident. Or tous les humains ont droit à la même générosité lorsqu’ils sont dans la détresse, quelle que soit leur origine ou leur culture.
Nous pouvons nous montrer charitables en toute circonstance devant la détresse des autres, particulièrement lorsque la détresse touche nos proches. Mais lorsqu’il s’agit de venir en aide aux victimes d’un cataclysme lointain, pour que notre charité soit efficace, il faut que nous acceptions de verser tous les ans une modique cotisation à un organisme international capable d’agir partout dans le monde pour faire reculer la misère et promouvoir le développement à un même rythme pour tout le monde et même à un rythme plus rapide pour les plus pauvres.

Joseph Luçay Maillot


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