Di sak na pou di

Pourquoi se souvenir ?

Reynolds Michel / 31 octobre 2016

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La stèle réalisée par l’équipe de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, située dans le cimetière du Gol à Saint-Louis.

« … L’heure est tendre et triste / Mon corps git au sol / Pas de sépulture / Pas de pitié / Pas de regrets / Ne m’oublie pas mon ami / Mon camarade / Mais, surtout, n’oublie pas/ Pas de haine, pas de regrets / Mais n’oublie rien… », écrit un poète haïtien inconnu.

La stèle en hommage aux ancêtres morts sans sépulture dévoilée, au cimetière du père Lafosse, le 31 octobre 2009, par Paul Vergès, alors président du Conseil régional, est là pour nous dire : Souviens-toi ! Pas de haine, pas de regrets, mais n’oublie pas !

Honorer nos ancêtres esclavages morts sans sépulture, et ceux et celles que la traite négrière a jetés sur cette terre, terre qu’ils, qu’elles, ont ensemencé au prix de leur sueur et de leur sang, est un devoir de mémoire. La mémoire est la base même de notre identité. Elle est nécessaire à tout individu et à toute collectivité (Paul Ricœur).

Pour exploiter les îles, il fallait de la main d’œuvre. Les navires partaient des ports français, hollandais, anglais et portugais. Ils partaient avec des cales pleines de produits manufacturés, contre lesquels les esclaves étaient échangés. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont ainsi été arrachés à leur terre, à leur culture, à leur famille, transportés à fond de cale, vendus avant d’être jetés sur les plantations d’Amérique, des Antilles et de l’Océan Indien.

La traite, cette traite industrielle organisée par les Européens à l’époque moderne, a été, une horreur, la plus grande tragédie par son ampleur et sa durée (Jean-Michel Deveau). L’esclavage, c’est-à-dire qu’un être humain puisse être la propriété d’un autre devenant son maître et seigneur est une abomination. Le Code noir, pour réglementer le système esclavagiste, est une législation de barbarie.

Honorer les victimes de cette tragédie, de ce crime contre l’humanité, est un devoir de reconnaissance et de justice rendu à nos ancêtres. Les morts ne parlent pas, nos ancêtres morts sans sépulture ne parlent pas, mais dans le récit de leur vie, dans le récit de l’histoire de l’esclavage, nous retrouvons leurs souffrances, leurs luttes, leurs pensées, leurs espérances, ce qu’elles ont encore à nous dire. A la violence de l’oppression, ils ont opposés le combat pour la liberté, pour la dignité de l’homme. Malgré le terrible déni d’humanité dont ils furent l’objet, ils ont malgré tout su rester débout, tout en nous léguant une langue, une musique, des chants, une manière d’être. C’est cela que nous devons d’abord retenir.

Nous avons un devoir de reconnaissance envers eux. Nous avons un devoir de mémoire envers eux. La mémoire libère si nous en tirons des orientations positives pour notre action présente. La seule façon de ne pas être esclave de l’esclavage. Nos ancêtres agissent indirectement, par notre intermédiaire, sur l’histoire en train de se faire. Le passé vit dans le présent. Il faut rouvrir le passé et raviver en lui des potentialités inaccomplies, empêchées, voire massacrées (Paul Ricœur).

La connaissance de ce passé nous est nécessaire. Elle nous permet de retourner aux sources des inégalités et des discriminations pour aller de l’avant. Elle nous apprend à voir clair dans notre présent pour mieux construire l’avenir. Elle nous dit le long combat que nous avons à mener pour que triomphent ici les droits de l’homme et du citoyen.

Reynolds Michel