Qui sont les victimes ?

27 décembre 2006

Rien n’apparaît plus urgent dans notre société que d’apaiser la souffrance des victimes. La compassion semble bien, à droite comme à gauche, à l’ordre du jour de la campagne électorale présidentielle. L’enjeu majeur devient celui de la désignation des victimes légitimes. Or, droite et gauche ont des conceptions assez diamétralement opposées de qui sont les victimes, ne serait-ce par exemple que dans le cas des violences urbaines.
Ainsi, la gauche condamne les incendies dans les citées, mais du bout des lèvres, et invariablement aussi, les justifie comme produits par le désespoir, l’humiliation et l’abandon. En temps ordinaire, les discriminations économiques, sociales et symboliques qui s’exercent sur les habitants des banlieues populaires restent parfaitement invisibles, les flammes sont alors données comme le seul moyen permettant, par l’émeute, de rendre visible cette violence structurelle. Forts de ce constat, on voit même fleurir dans les rangs de l’extrême gauche quelques Nérons lyriques qui applaudissent à ces embrasements. Toujours prompts à mettre leurs propres idées dans la bouche de jeunes de 13-14 ans, ils refusent de les voir autrement que comme la transposition actualisée de tous les opprimés rebelles : Che Guévaristes, colonisés, Tchétchènes, Soudanais du Darfour, prolétaires ressurgis du fin fond du 19ème siècle, tous se retrouvent dans l’image sacralisée du jeune rebelle des banlieues (du coup, la moindre critique à son égard ne peut forcement provenir que d’un ennemi du peuple). La victime à gauche est un insurgé. Bien sûr, la mise en feu de la torche humaine Mama Galledou dérange ces belles âmes, moins à cause de la barbarie qu’elle relève (elle aussi peut, dans leur logique, être imputée au système), mais surtout à cause du détournement de compassion qu’elle opère. Si on plaint Mama Galledou (et comment ne pas la plaindre), on a du mal à compatir aussi pour ceux qui l’ont faite brûler. Ils perdent la meilleure place : celle de la victime (du coup, impossible aussi de poursuivre le parallèle entre ces jeunes et les gavroches de la Commune de Paris, qui utilisaient la violence uniquement contre les versaillais de République bourgeoise et non contre d’autres communards).
A droite, Nicolas Sarkosy, de son côté, veut également mener son combat au nom des victimes. « Moi, je me sens du côté des victimes », dit-il dans une interview accordée au “Nouvel Observateur” du 23 juin 2005. Pourtant, quand la droite pense aux jeunes des cités, la globalisation se fait en sens inverse, ce ne sont évidement plus à des victimes auxquelles elle songe, mais à des délinquants en marge de la loi, des racailles sans scrupule, voire (pour l’Extrême droite) à des têtes de ponts du terrorisme international. Globalement, les cités servent de boucs émissaires sur lesquels viennent se cristalliser les peurs. Les mesures répressives et coercitives envisagées pour être appliquées dès le plus jeunes âges montrent que la véritable passion droitière n’est pas celle de la sécurité mais celle de la domination, voire (pour l’Extrême droite) de l’asservissement. La version savante de ces positions recycle des ouvrages d’intellectuels (Guillaume Erner, Pascal Bruckner...) pour dénoncer une gauche qui, préférant la culpabilité à la responsabilité, choisit de tendre l’oreille à la plainte des coupables plutôt que de soulager les maux des “vraies” victimes.
Droite et gauche sont donc engagés dans une âpre concurrence pour la définition même des victimes. Tant qu’il n’y a pas de consensus sur qui l’on doit secourir, chaque fois que les uns se mettent au service de ceux qu’ils pensent être les victimes, les autres, avec effroi, peuvent leur reprocher de le faire.
Pour éviter de s’enfermer dans un débat binaire qui, en ces termes, ne peut conduire qu’à l’amalgame de plusieurs formes de violence, il faut au contraire discerner précisément qu’une “tournante”, une agression à l’arme blanche sur une enseignante, un bus brûlé ne relèvent pas forcément des mêmes motifs. Il faut parvenir à ne pas surévaluer les motifs d’ordre politique sans évidemment ignorer non plus le rôle activateur des bavures policières ou des discriminations de tous ordres. Enfin, il faut aussi accepter qu’une seule violence puisse relever de plusieurs causes. De cette capacité de désintrication entre plusieurs raisons différentes, tient aussi celle à envisager une politique pour les banlieues intégrées dans une politique sociale d’ensemble. Ce consensus est-il si difficile à atteindre, si improbable ? Faut-il vraiment être de droite pour rappeler que toutes les victimes des violences urbaines avaient une vie qui les attendait et qui leur a été prise ? Faut-il être vraiment être de gauche pour constater qu’un département comme le 93 (Seine-Saint-Denis) subit de réelles inégalités ? (18% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, le taux de mortalité infantile est supérieur de 22% à la moyenne nationale, près d’un foyer sur deux est non imposable contre moins d’un sur trois dans la plupart les autres régions métropolitaines ...).
Quoi qu’il en soit, l’incantation victimaire est devenue un puissant levier électoral. Même Ségolène Royal n’a pas résisté à l’attrait tentant de la “Caliméro attitude” quand elle s’est définie en victime des attaques sexistes et machistes de ses 2 rivaux à l’investiture. C’est elle qu’il fallait secourir, quitte à abandonner toutes autres formes d’expertise. Depuis, elle s’est choisi une couleur : le blanc en Métropole, couleur virginale des saintes et des martyres.

Pascal Duret


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