Di sak na pou di

Retour sur le créole et l’école

Témoignages.re / 17 mars 2003

On a insisté depuis quelques années sur la place que devrait occuper le parler créole dans la représentation que nous avons de nous-mêmes, et on en est venu à discuter de l’introduction du créole à l’école comme matière d’enseignement. Je ferai quelques remarques sur l’esprit dans lequel on a critiqué et défendu cette idée. Je ne chercherai pas à dire qui a raison, mais plutôt à dire quelque chose de l’espace dans lequel se produit la controverse.
On continue de prétendre - en se moquant généralement - que le créole ne peut être reçu à l’école parce qu’il n’a pas ce qu’il faut pour cela. Il lui manque quelque chose. La manière de concevoir ce quelque chose peut varier : par exemple, on fait valoir que la graphie n’est pas encore fixée, ou qu’elle l’est de façon plus ou moins arbitraire, ou qu’il n’y a pas qu’un seul créole, ou que c’est un parler circonscrit à un territoire minuscule, sans aucune viabilité en dehors de ces limites etc. Et on en vient à dénoncer chez ceux qui souhaitent un enseignement du (ou en) créole des motifs qui n’ont rien à voir avec ce qui est en jeu dans un véritable enseignement.
À cela on oppose que le créole possède tout ce qu’il faut pour devenir une matière d’enseignement et que ce sont des préjugés sur ce que doit être une langue pour pouvoir être enseignée qui nous empêchent de nous en rendre compte. On a répondu point par point aux critiques précédentes (sur l’inutilité d’une graphie, sur l’absence d’unité, sur les limites territoriales…) et on a dit ou bien que ces prétendus défauts existent mais ne sont pas des obstacles (et ne sont donc pas des défauts) ou bien qu’ils n’existent pas. Ce qui est véritablement important alors, ce n’est pas de savoir si le créole peut ou non entrer à l’école (il le peut), mais en quel sens il est nécessaire qu’il y entre.

Ce sur quoi on s’est d’abord opposé c’est donc la conformité du créole à une norme scolaire, l’enjeu étant de reconnaître le créole, de lui reconnaître une place dans un certain espace à côté d’un certain nombre d’autres choses et à égalité de valeur avec elles. On pourrait décrire les protagonistes de ce débat comme les partisans de l’exclusion d’un côté et ceux de l’intégration de l’autre.
L’idée est donc qu’à l’intérieur d’un certain espace, le créole a ou n’a pas une place.
Puisque les Réunionnais entrent de fait dans cet espace (l’école) et y séjournent un certain temps, il est finalement question de savoir s’il doivent déposer à l’entrée une "partie" d’eux-mêmes ou s’ils doivent au contraire la garder avec eux (s’il doit y avoir dans cet espace un point d’où soit ménagée une réponse à cette "partie" d’eux-mêmes). C’est de la représentation que nous avons de nous-mêmes qu’il est question, pour autant que cette représentation inclut ou exclut en un certain espace le parler créole.
Lorsque je vais à l’école, je peux me dire que tout ce dont il s’agit là n’a strictement rien à voir avec la vie que je mène quand je parle le créole, et je peux considérer cela comme négligeable, ou comme déplorable, ou comme souhaitable etc. Comme cette représentation que nous avons de nous-mêmes s’est construite de fait dans des espaces non superposables (la famille, l’école etc.), c’est donc une affaire de cohérence ou de consistance dans la représentation de soi, ou comme on dit parfois : une question d’identité ou de dignité.

Il est remarquable que l’école ne soit pensée ni par les partisans de l’exclusion, ni par ceux de l’intégration, à partir du créole lui-même, mais que ce soit l’inverse qui se produise. Autrement dit : on admet de pouvoir rapporter le créole à une norme scolaire - mais non que le créole ait une normativité propre à laquelle l’école et d’autres institutions pourraient être rapportées.
Personne ne semble s’être demandé ce que pourrait être une école dessinée de l’intérieur même de la pratique effective du créole, de l’intérieur des formes de vies correspondant au parler créole. Que serait une institution qui émergerait du sein même de la vie créole ? Que seraient les mots par lesquels le créole nommerait cette institution ? Du sein de quelle pratique ce nom tirerait-il son sens ?
Que seraient par exemple une figure créole du "professeur" et une figure créole de "l’élève" ? Sont-ce même des figures possibles dans les formes de vies constitutives du créole et quel serait le prix dont se paierait leur introduction (ou leur non introduction) dans ces formes de vie ?

Ce qui nous trouble dans la scolarisation du créole n’est pas que soient affirmés de prétendus défauts ou insuffisances du créole, mais la possible impropriété des institutions scolaires, telles qu’elles existent (nées d’une forme de vie autre) aux pratiques du créole - la possible intraduisibilité des noms de l’institution en créole. Ce n’est pas non plus que l’on parle d’une perfection propre du créole, mais que l’on estime que cette perfection ne va pas jusqu’à pouvoir contenir une représentation de ce que pourrait être l’école et l’enseignement - que ces choses ne soient pas dérivées, comme Idées, du créole lui-même.
On a dit que l’école pourrait être "le seul moyen de sauvegarder le créole". Pouvons nous, de l’intérieur de notre parler créole, songer à en confier la sauvegarde à une institution comme l’école ? Les menaces que nous pourrions ressentir contre le créole appellent-elles ce genre de réponses ?
Devons-nous sentir que l’école sauvera une "partie" de nous-mêmes ? Lui confierons-nous cette partie afin qu’elle la sauve ? L’école est-elle le moyen que nous devrions utiliser à cette fin ? Nous n’avons pas encore commencé à aborder ces questions de façon sérieuse et résolue.
Une des menaces contre le créole pourrait être que nous en venions à nous voir le parler. Menace ancienne en vérité : à l’époque où l’usage du créole dans une école prêtait à rire ou à sévir, on n’entendait pas le créole, on voyait que quelqu’un le parlait - et celui qui le parlait était invité à se voir lui-même d’une certaine façon (il lui restait comme alternative d’essayer de se voir autrement qu’on l’y invitait).
Il est possible que l’introduction du créole à l’école, au lieu de soustraire le créole à cette menace, l’y expose plus radicalement : nous nous verrons en train de parler une langue dont l’institution nous dira qu’elle doit être sauvegardée. Dans le miroir de l’institution que nous n’avons pas faite, nous verrons notre reflet tel que l’institution le permettra désormais. Nous nous verrons faire quelque chose de bien là où auparavant nous nous voyions faire quelque chose de mal.
Il se peut, en d’autres termes, que nous soyons fortement encouragés à avoir une relation esthétique au créole et à nous-mêmes quand nous le parlons. Nous nous intéresserons certes au créole, mais nous ne nous interrogerons pas sur le genre d’intérêt que nous aurons alors pour lui.

Le point est que nous en sommes venus à percevoir nos différences comme "culturelles" et non comme "politiques", parce que nous craignons qu’elles ne conduisent à des conflits que l’État ne parviendrait plus à contrôler. Nous aspirons à une sorte d’identification régionale paisible. Et l’école, en intégrant le créole, pourrait nous paraître le meilleur garant de cette paix. Du coup, nous ne nous inscrivons plus dans une certaine tradition de résistance aux divers colonialismes.
Nous pourrions pourtant réfléchir au fait que les annonceurs, les spécialistes du marketing ont déjà implicitement dit : "donnez nous votre créole, nous en ferons quelque chose". Bientôt les écoles de La Réunion pourront leur donner ce dont ils ont besoin : des spécialistes de la promotion en créole des divers biens de consommations. (La chose est en cours, et on commence à en voir les effets).

Au fond c’est peut-être l’idée que l’on se fait de notre parler qui devrait être interrogée ici. Le créole ne consiste évidemment pas seulement en mots et en phrases - les phrases elles-mêmes sont vivantes ou mortes en fonction des contextes où on les emploie. En disant cela, on ne dit pas grand chose en apparence. Mais un contexte comprend une multitude de déterminations sans lesquelles un mot ne peut faire sens.
Parmi ces déterminations, il y a le sens partagé de l’humour, le sens de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas, le sens de ce que c’est qu’être d’accord ou ne pas l’être, de ce qu’est un reproche ou un pardon, de ce qui fait qu’une phrase est une affirmation, un appel, une explication… Tout ce dont se tisse une vie en commun lui confère sa forme et son style propres. Tout ce qui fait notre vie à nous Créoles, avec ce que cela contient en effet de précaire, d’incertain, de mortel…