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Semaine bleue 2022 : « Tous ces vieux qu’on dit aimer et honorer… »

Tribune d’Arnold Jaccoud, psychosociologue

lundi 3 octobre 2022, par Arnold Jaccoud


Elle revient encore cette année, la Semaine bleue, avec ses évènements et ses discours voués à « valoriser la place de ses aînés en créant du lien social », « dans un esprit intergénérationnel »…


En fait il s’agit essentiellement de proposer aux vieux des programmes d’animation et de divertissement… dont l’intention est de « Changer notre regard sur les aînés et briser les idées reçues ». Pourquoi pas ? Sans que soient précisées pour autant ni les caractéristiques du « regard » en question, ni celles des « idées reçues ». Dans, 10 ans les projections statistiques promettent 240 000 seniors de 60 ans et plus à La Réunion. En attendant, on a bien le droit de se reposer, de se détendre et de s’amuser un peu…

Cela étant, la situation des seniors qui commencent à pulluler dès la retraite dans les sociétés dites « avancées » fait l’objet de réflexions et de mesures qui illustrent les préoccupations collectives. A quoi peuvent encore servir ces multitudes envahissantes ? Rassurons-nous. D’abord, les vieux servent à créer des emplois : Toutes les professions du médico-social, aides à domicile, auxiliaires de vie, service à la personne, accompagnateurs de personnes âgées,… Les vieux permettent ensuite une intensification réjouissante des essais cliniques, des protocoles de soins pour les plus affaiblis et de la recherche biomédicale en général. Et on ne parle pas uniquement des personnes en état de dépendance. Enfin leur multiplication est devenue une aubaine de 130 milliards d’euros en France en 2020, dans le vaste marché de la silver économie dont ils sont les destinataires : produits et services, habitat, domotique, loisirs et voyages, communications et croisières, assurances… ça marche ! Bon… Pourquoi pas ? Mais pour se référer à cette Semaine bleue, en modeste complément à la déclaration universelle des droits de l’Homme, il ne serait pas inutile de s’intéresser aux témoignages personnels attestant des besoins des vieux…

Photo Phovoir.

On peut rappeler ici ce que sont les quatre piliers d’un vieillissement heureux !

1 • L’impact de son environnement — « Le bonheur, ce sont les habitudes que je choisis ! »
Pour prospérer, un végétal a besoin de terre, d’eau, de soleil et de vent ! Et l’être humain vieillissant ? De quelles situations obtient-il son bien-être existentiel ? D’abord de son environnement de vie immédiat ! La satisfaction de ses besoins fondamentaux devrait combiner :
• L’aménagement d’un espace d’habitation peuplé de ses repères familiers, de ses habitudes, ou alors de ses choix personnels pour les modifier, offrant une quiétude matérielle, avec un confort dépourvu, non pas de stimuli, mais de stress « négatif » !
• Une tranquillité affective fondée sur des liens avec les siens, liens intimes réguliers, aimants et toniques, éloignant la solitude avec son cortège de doutes et de désespoir.
• Des conditions économiques assurant sécurité et sérénité.
• Un entourage qui sollicite et dope ses activités physiques, intellectuelles, relationnelles
• Un environnement social stimulant et valorisant, où il est et se sent utile, où il obtient la considération dont il a besoin. Et le tout dans la régularité de son existence quotidienne.

2 • Demeurer actif — « Si c’est toi qui fais à ma place, tu me tues »
Secondement, il importe que le senior demeure actif, dans la tranquillité, selon ses possibilités : pouvoir d’agir sur son cadre de vie, physique, intellectuel, relationnel, mental… C’est l’action qui concrétise, mesure et vérifie notre relation au monde. C’est elle qui fait de nous « un acteur » et plus encore, le cas échéant, un « auteur » de notre vie. Le pire c’est d’entendre : « Ne bougez pas, je m’occupe de tout ! ». L’inactivité, conjuguée à la dépendance à l’égard des autres, conduit les vieux au délabrement certain : « Si tu fais à ma place, tu me tues ! »

3 • Maintenir ou reconquérir un statut social reconnu — « Je refuse de n’être plus rien »
Ensuite comme à tout âge, la personne retraitée et vieillissante doit se (re)trouver une place dans la société, un rôle, un statut social qui lui accorde reconnaissance et considération. La fin du travail équivaut dans nos sociocultures à la perte du statut et des représentations qui lui étaient attachées. Il faut réinventer un mode de relation à la société, dont la personne, quel que soit son âge, a toujours besoin pour conférer un sens à son existence terrestre. Le statut social établit le lien reconnu que l’individu entretient avec les structures de la vie collective.

4 • L’utilité sociale — « Qui veut encore de moi ? »
Il est important que sa capacité d’agir et sa place dans la société permettent au senior de se sentir socialement utile, même si l’espace de cette utilité se réduit à une sphère restreinte, familiale ou familière. Au travers de ses structures d’autorité et de décisions, le système a tendance à alimenter une altération croissante du pouvoir social des individus et des groupes sociaux démunis, dont la catégorie des seniors est une parfaite illustration. Il est certain que chez les seniors, ne plus trouver de rôle utile — même modeste — conduit à une dégradation sournoise de la confiance et de l’estime pour soi. Et de l’intérêt à la vie collective : « On ne fonde jamais de la citoyenneté sur de l’inutilité sociale ».

Arnold Jaccoud


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