Di sak na pou di

Trois Révolutions pour qualifier le Nouvel Hôpital (Troisième partie)

Frédéric Paulus / 26 juin 2020

Selon nos premières analyses, trois obstacles peuvent être avancés pour tenter d’élucider la crise de l’hôpital et de la médecine en France. Ils permettent de comprendre les contradictions révélées, par exemple, par la pandémie du coronavirus touchant notre « système de protection sanitaire ».

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Depuis soixante ans, avec l’instauration des CHU, l’essor de l’hôpital comme « pôle d’excellence » était assimilé à un patrimoine précieux de connaissances à haut niveau de scientificité. Or, avec l’explosion de découvertes tant en biologie qu’en sciences humaines adjacentes aux sciences cognitives et neurosciences notamment, « l’image du pôle d’excellence » modifie le paysage scientifique qui prévalait lors de la création des CHU. À cette époque, l’hôpital et l’essor de l’univers médical étaient étroitement liés aux prouesses biotechnologiques que l’on peut citer, sans exhaustivité : éradication de maladies, greffes d’organes, chirurgie de réparation, implantation de prothèses, vaccinations, explorations biologiques et cytologiques des plus fiables, expérimentation de médicaments en partenariat avec les firmes pharmaceutiques, etc. Cet essor s’accompagnait d’une croissance budgétaire que nous choisissons de ne pas commenter, n’étant pas de la partie.

Ces succès furent réalisés selon des représentations assimilant majoritairement l’organisme à une « machine », ce qui constitue le PREMIER OBSTACLE. Ces représentations imaginaires et inconscientes, sur lesquelles les travaux de Cornélius Castoriadis (1975) devraient nous apporter un éclairage, auraient contribué, selon nos analyses, à occulter fondamentalement la question de la santé. Pour nous la santé est assimilée à : « désir de vivre, plaisir d’agir, se sentir exister, entretenir un rapport actif avec l’environnement, créativité » intégrant des dimensions subjectives, définition extraite du rapport « Propositions pour une politique de prévention » remis en 1983 à Jack Ralite alors ministre de la santé, publié par la Documentation Française, à laquelle nous avons ajouté la variable subjective du « sentiment d’exister ».

Les progrès technologiques radiologies, EEG, ECG, scanners, IRMF, etc., malgré un haut niveau de plus-value et portés par une industrie conquérante de marchés, auront métamorphosé la culture hospitalière. Et ce, telle que celle-ci est assimilée, par exemple, « à un symptôme qui révèle le dessein de faire de l’hôpital une nouvelle industrie » selon le neurochirurgien en CHU Professeur Stéphane Velut, 2020. Cet essor technologique associé à sa puissance attractive, innovatrice et imaginaire ne pouvait que fragiliser l’entreprise qui aurait consisté à entreprendre une démarche de préservation et de promotion de la santé en fonction de la définition présentée ci-dessus. Cette démarche de promotion de la santé, à moindre effet de prestige symbolique, pour les praticiens, se serait inscrite humblement dans la réalité, et cela dès la conception d’un enfant. Comme les premiers acteurs de promotion de la santé sont assurément les parents, l’hôpital ne s’est pas investi sur le terrain anthropologique de la parentalité et a fortiori des parentalités dans leurs diversités culturelles, sociales et économiques. Là en effet, l’hôpital aurait été confronté à la singularité des familles et à leurs conditions d’existence bien réelles. Il l’aura ignorée, encore moins explorée. Il en est de même, peut-être de façon moins évidente, pour la médecine de ville.
Notre expérience (subjective) sur ce sujet serait là pour en témoigner, (La santé et les besoins essentiels de l’enfant, Paulus, 1987). Depuis au moins trois décennies, nous avons suggéré aux pouvoirs publics de promouvoir la santé dès la conception de l’enfant, sans succès hélas - la devise « Mieux vaut prévenir que guérir » ne faisant plus recette.

Or, de nos jours, avec la montée en puissance de la dimension épigénétique - terme qui rend compte d’une réactivité du génome face aux contraintes et sollicitations de l’environnement - influençant l’expression des gènes, la santé oscille entre le meilleur et le pire, si bien qu’à l’hôpital comme en dehors de ses murs, elle se pose d’une façon pressante. Pourquoi ? Il faut préciser que l’organisme reste construit à partir de ses gènes, alors que l’expression de ceux-ci est modulée en partie sous influence environnementale. La crise conjoncturelle du coronavirus semble illustrer le « pire » sous influence, certes, d’un virus.
Elargissant cette influence « du pire », qui aura été dissimulée par bon nombre de généticiens « s’interdisant » de considérer la dimension épigénétique, occulte-t-elle structurellement les pathologies du cancer, par exemple ? C’est ce que nous envisagerons ultérieurement alors que des spécialistes de santé publique tiraient quelques sonnettes d’alarme concernant « Les inégalités sociales de santé » 2000 (1) interférant sur la santé et cela depuis vingt ans, dans le droit fil du rapport remis à Jack Ralite en 1983.
Ce terme d’épigénétique, dont on peut penser qu’il implique tous les niveaux d’organisation du vivant - tant au niveau quantique qu’au niveau cellulaire et jusqu’aux comportements de l’ensemble de l’organisme - est Révolutionnaire (2). Il induit de nombreuses conséquences sur notre conception du développement de l’enfant, de sa santé, de son éducation, tout en rendant compte de nombreuses maladies.

Les services de maternité et de pédiatrie se sentent de plus en plus concernés par la préservation de la vie sans qu’une culture de prévention touche l’ensemble des acteurs de la santé et de la maladie. Ni l’hôpital ni les praticiens de la médecine de ville ne s’y sentent préparés, d’autant que ces derniers coopèrent rarement avec les services de PMI qui interviennent dans un cadre contraignant administrativement et isolé du secteur privé.

UN SECOND OBSTACLE handicape l’hôpital dans ses prérogatives en santé publique. Celui-ci promulgue en effet des soins influencés par la représentation du « corps machine » auprès de malades sans vraiment les connaître. L’histoire singulière du patient est très souvent masquée au profit d’investigations qui ne cherchent pas nécessairement un sens à la maladie en fonction de l’histoire de l’organisme. Or on sait de nos jours que celui-ci incarne une histoire, alors que les habitudes des pratiques médicales font trop souvent croire que rétablir mécaniquement des fonctions perturbées suffit. Nous savons, de nos jours, que ces fonctions sont ontogénétiquement brouillées épigénétiquement et cela insidieusement, selon une temporalité variable pouvant remonter jusqu’à la conception de l’enfant.
Il n’est pour l’instant pas dans les compétences de l’hôpital de modifier des habitudes de vie néfastes pour la santé des patients, d’instaurer des changements sur le long terme. Et c’est ainsi que l’hôpital, sans alternative en anthropologie sociale et médicale, préfère avaliser des sorties d’hospitalisation tout en sachant que le malade réapparaîtra un jour ou l’autre.

Le TROISIÈME OBSTACLE concernerait en effet les dimensions sociologiques et économiques qui peuvent influer sur la santé et la maladie, quant aux dimensions psychologiques, elles ont été confiées aux psychologues. Ils assurent des soins selon un modus vivendi pour tenter de réduire les souffrances des patients sans évoquer des sujets à l’interface de la biologie et de la psychologie qui pourraient les mettre dans une position de confrontation avec l’autorité médicale. Dans ce contexte la psychologie dissociée de la biologie, et reléguée à un apport de confort, véhicule son cortège d’intelligence et de subjectivité. Ce cortège handicape la psychologie clinique, à l’hôpital, d’une certaine opérationnalité dans l’établissement du diagnostic et du soin. Par exemple, dans ce panorama dissociant la psychologie de la biologie, le langage informatif d’images - assimilé malencontreusement aux « rêves » et qui a fait l’objet d’une chasse gardée des psychanalystes – et l’étude des informations produites par le cerveau en tant que compétence très précocement sélectionnée par l’évolution, ne s’intègrent pas dans les « protocoles » de soins. De ce fait une partie de la réalité du patient est pratiquement occultée, (Paulus 2000 et 2016).

L’hôpital, pour s’approcher au plus près de ses patients en s’humanisant, devra s’interroger sur ce qui fait santé chez chacun d’entre nous et se questionner sur l’approche bio-psycho-sociologique du patient, élargissant son prisme réducteur de la biologie moléculaire avec la biologie et psychologie évolutionniste.
La pandémie du coronavirus touchant majoritairement une frange de la population aura révélé brutalement une morbidité cachée à la conscience collective et en premier lieu à la conscience des praticiens hospitaliers. Nous verrons ce qu’il en est du cancer ultérieurement.

La crise du coronavirus induit cette première question : La protection sanitaire en France est-elle efficiente ?

Réf :
1) Annette Leclerc, Didier Fassin, Hélène Grandjean, Monique Kaminski et Thierry Lang, « Les inégalités sociales de santé », Inserm – La découverte, 2000.
2) Joël de Rosnay, Dean Ornish, Claudine Junien, David Khayat et Pierre-Henryn Gouyon, La révolution épigénétique, Votre mode de vie compte plus que votre hérédité, Albin Michel, 2018.

Frédéric Paulus, CEVOI (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien)