Un livre... un départ

15 juin 2007

Deux événements, à quelques jours d’intervalle, me font revenir ces temps-ci dans le passé, à plus d’une trentaine d’années en arrière, au cœur de ma vie militante. Le témoignage bouleversant d’un homme engagé au service de ses frères et d’abord des plus pauvres, conformément à l’esprit et à la lettre de l’Évangile, Reynolds Michel*, - le père Michel comme on l’appelait alors. Et la mort de notre ami commun, Jean Boyer, qui fut mon condisciple au collège Sadi Carnot du Port et au lycée Leconte de Lisle de Saint-Denis, puis mon collègue enseignant et notre compagnon de route.
Avec ce prêtre mauricien, dont j’oublie toujours qu’il est originaire de Maurice, et qui m’avait tout de suite frappé, lors de notre première rencontre en 1965 à la cure du Port, par sa vive intelligence, sa grande culture et sa grande sensibilité, le contact fut direct et chaleureux.
Inévitablement, le choix qu’il avait fait, dès le début de son ministère, devait l’amener à heurter de front des puissances redoutables. Ce sont des notables locaux, inquiets pour leur avenir politique, qui avaient demandé au Gouvernement d’alors, dirigé par l’ancien Premier ministre de la France puis député de La Réunion, Michel Debré, de le faire partir de notre île. D’autant qu’avec le concours de plusieurs personnalités de divers horizons, dont M. Martin-Darène, l’ancien Rédacteur en chef du “Journal de l’île”, il avait participé à la mise en place d’une “association pour le déroulement normal des opérations électorales”, plus connue sous le nom d’AD(é)NO(é). Mais en raison de son esprit œcuménique, il avait négligé de réclamer la nationalité française, ce qui le rendait encore plus vulnérable bien que relevant du diocèse de La Réunion où il avait fait une bonne partie de ses études.
Je me rappelle ces réunions de réflexion si denses et si intenses que nous avions à la cure de La Rivière des Galets, à l’image des groupes “Témoignage chrétien” de France où, en compagnie de notre ami Jean Boyer, nous “refaisions le monde”. Aussi, avec quelle émotion nous avions appris, lui et moi, le drame de l’expulsion du Père Michel, enlevé de force manu militari de sa petite église de La Rivière des Galets aux premières heures du jour, alors qu’il venait de dire la messe. Je revois aussi Jean Boyer, en ce soir d’élection municipale du 27 septembre 1967 au Port, au milieu de la population qui avait été pourchassée loin des bureaux de vote après un coup de force électoral, et où il avait été frappé à la matraque et conduit, menottes au poing, au poste de gendarmerie.
Derrière le fonds de scepticisme qu’il affichait volontiers, le ton bougon qu’il prenait parfois, se cachait un esprit vif d’une ironie tendre et un grand cœur : il ne pouvait souffrir la moindre injustice comme il n’avait pas pu supporter l’humiliation faite à la population de sa ville, où il avait vécu comme moi son enfance et son adolescence.
Tous les trois, le Père Michel, Jean Boyer et moi, nous étions liés par une grande affection et une grande admiration pour le Père Jean Cardonnel. Quand je lui ai annoncé la mort de notre ami, il a poussé un cri : « Ah ! ça m’attriste profondément... » et il m’a quitté au bout du fil pour aller prier.

Georges Benne

Reynolds Michel, “Au cœur des conflits, itinéraire d’un chrétien engagé“ Océans édition.


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