Di sak na pou di

Un vitalisme naturel recombinant génétiquement qui devrait « parler » aux Réunionnais

Frédéric Paulus / 2 décembre 2019

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Dans les années 2002-2003, la Professeure en biologie Marie-Christine Maurel (Paris VI) se lança le défi de reconsidérer dans un séminaire trois champs du vivant : « Matérialisme, vitalisme et émergence » qui devaient conserver quelques secrets. Le vitalisme fut quelque peu occulté par le thème de l’émergence dans les milieux de la recherche en occident. Nous pensons que cette occultation fait obstacle à un nouveau regard porté sur le cancer.

Voici quelle fut l’annonce de ce séminaire auquel nous avons été conviés : « Le terme de vitalisme, qui a « servi d’étiquette à tant d’extravagances » selon les mots mêmes de Georges Canguilhem, consiste le plus souvent à croire, chez les professionnels de la biologie et de la philosophie, qu’il est possible d’interpréter l’émergence d’une nouvelle fonction biologique par le recours à une cause supranaturelle théologique ou métaphysique. Il en découle directement que la vie échapperait à l’explication scientifique et que la connaissance du vivant n’obtiendra donc que des succès limités que l’on ne pourra jamais comparer à ceux de la physique théorique ». Mais est-ce une raison suffisante, pour Marie-Christine Maurel, pour ne pas réfléchir à l’émergence en biologie de propriétés spécifiques que l’on ne saurait réduire à de simples propriétés physiques ou chimiques ? Et ce, alors qu’elle s’est lancée dans une investigation ambitieuse avec Michel Cassé autour de la xénobiologie [1], létude des formes de vie créées par la biologie de synthèse. J’interpréterai volontiers cette évolution éditoriale de Madame Maurel - où pourrait s’associer comme une sorte d’insatisfaction d’avoir laissé en suspend, semble-t-il, son intérêt pour le vitalisme naturel du vivant dont il va être encore question dans ce courrier - avec nos propres tâtonnements et hypothèses.

Le séminaire devait réactualiser les informations concernant l’approche organisationnelle et structurale de la matière. « Comment se constitue l’organisation de la matière ? » Ce thème fut développé par Christian de Duve. Quels sont les registres d’expression de la matière vivante ? Nous pensions bien sûr (« discrètement ») aux rêves [2] et au « vitalisme des cellules cancéreuses lorsqu’elles se désymbiotisent selon nos travaux [3]. « Comment cette organisation s’exprime-t-elle pour définir une dynamique matérielle, autant dire une vitalité de la matière ? » Parmi ces thématiques et cette dernière question, le vitalisme (qui avait mauvaise presse) fut quelque peu occulté par le thème de l’émergence (qui devait avoir le vent en poupe). On n’évite pas les questions de mode !

En essayant de rendre populaire le vitalisme dont la culture réunionnaise devrait posséder quelques clés de compréhension, ce courrier ambitionne de soulever la question selon trois axes :

1) En partant de la thérapeutique psychiatrique des électrochocs, promue par une minorité de psychiatres (nostalgiques d’une psychiatrie quelque peu barbare ?) qui soutiennent que certains de leurs patients les leur réclament comme thérapie, argumentant ressentir des effets bénéfiques après une séance ;
2) D’après nos propres investigations autour des crises dites « de possession » [4] qui gênèrent un comportement pour le moins chaotique chez ceux qui sont touchés. Je pensais percevoir une pulsion de vie exprimant une violence comportementale qui pouvait rendre compte d’un vitalisme cherchant à déprogrammer et reprogrammer des engrammes. Fallait-il imaginer une pulsion recombinant génétiquement de manière naturelle le vivant ? - qui aurait pris de mauvaises habitudes en fonctionnant d’une manière nocive épigénétiquement selon un « habitus » dont Jean-Pierre Changeux aura suggéré qu’il portait en lui une certaine stabilisation neuronale préjudiciable pour la connectivité neuronale et la santé, au moins cérébrale. Or, il se trouve qu’un ouvrage vient de paraître, portant un « éclairage » sensé rapprocher ces crises « de celles d’épilepsie sans en être ». 150 000 personnes, en France, présenteraient ce « syndrome » [5]. Nous pensons que les psychiatres qui adhèrent à cette vision sont dans l’erreur et nous espérons le démontrer en suscitant des débats contradictoires à La Réunion. Il touche en effet, nous semble-t-il, à ses racines culturelles et il serait préjudiciable de pathologiser ces réactions de vie.
3) D’après le comportement hyperactif de certaines personnes touchées par le cancer, qui interprètent « positivement » la maladie, soutiennent qu’elles s’engagent dans un combat et sont déterminées à le gagner. Cette posture fut cliniquement argumentée depuis plusieurs décennies par Anne Ancelin Schutzenberger [6] ou encore Bernie Siegel : « L’amour, la médecine et les miracles », Ed. J’ai lu, 1991.

Dans ces trois configurations cliniques un vitalisme provoqué artificiellement par l’électrochoc - ou, comme dans les deux dernières configurations, un vitalisme qu’on pourrait qualifier de naturel - aura été déclenché et pourrait rendre compte de ce vitalisme qui serait nécessaire pour solliciter autrement les ADN des personnes susceptibles de profiter de cette lame de fond générée par ces manifestations. Il contribuerait à réorienter les habitus comportementaux de la personne codés épigénétiquement. Celle-ci, de surcroit, braverait l’angoisse d’une rechute du cancer - qui peut être un facteur dynamisant - et en même temps retrouverait sa santé et son désir de vivre.
Dans les crises dites de « possession », la culture qui incluait la présence d’esprits offrait des pratiques d’exorcisme où guérisseurs ou désenvoûteurs se chargeaient d’éloigner les esprits et de « déprogrammer » empiriquement les habitus sans en être nécessairement conscients.
Il devrait être envisageable d’évoquer la part vitaliste sollicitée ou déclenchée comme ressources recombinant génétiquement des configurations psychiques induisant une certaine morbidité. Ce serait le vitalisme recombinant naturellement l’ADN - depuis que l’on sait que l’ADN peut être réparé et sollicité de l’environnement de la cellule vers l’ADN. Et ce, tout en conservant ses mêmes bases.
Cette interprétation rencontre la théorie déduite par le grand biologiste Christian de Duve d’une « évolution de type vertical » ; pour qui « chaque rameau présent dans l’arbre de vie illustre, quelle que soit sa localisation verticale, un cas de succès évolutif persistant ». Nous lui donnerons le nom de vitalisme ascendant bravant les habitudes comportementales et la force conditionnée par la gravité qui nous plaque au sol. Le cancer serait, quant à lui, animé d’un vitalisme horizontal dépourvu de force bravant celle de la gravité.

Frédéric Paulus, CEVOI, (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien)

[1Cassé Michel et Marie-Christine Maurel, Xénobiologie - Vers d’autres vies, O. Jacob, (2018).

[2Paulus Frédéric, « L’intelligence de l’inconscient », in Pour une Europe intelligente. http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=3508&t=L%27Intelligence%20de%20 l%27inconscient, (2018).

[3Paulus Frédéric, « Nouveaux regards sur le cancer », (2018).
https://fr.slideshare.net/FarzadFelezzi/nouveaux-regards-sur-le-cancer

[4Paulus Frédéric, « Crise de « possession » ou sursaut chaotique de vie de Robert le Réunionnais, in Regards sur la dissociation adolescente, de Georges Lapassade, Ed. Anthropos, (2000).

[5Hingray Caroline, Les crises non épileptiques psychogènes, La Réponse du psy, Savoir pour guérir, (2017).

[6Ancelin-Schutzenberger Anne, Vouloir guérir, L’aide aux malades atteints d’un cancer, Ed. Eres, (1987).