Di sak na pou di

Une leçon des chocs pétroliers

La pénurie programmée de pétrole nous conduit-elle vers un effondrement civilisationnel ?

Bruno Bourgeon / 11 juillet 2020

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Le système économique mondial, pas seulement les pays de l’OCDE, est très dépendant du pétrole. Il fournit un tiers de notre consommation énergétique, dont 99 % en transports. Il est à l’origine des plastiques, des engrais, de tout un tas de produits issu de l’industrie chimique. L’énergie est ce qui nous sert à transformer les objets : le pétrole est donc à la base de l’économie, nous sommes dans la civilisation du pétrole.
Cependant, nous avons déjà connu deux pics pétroliers (moment où la consommation mondiale dépasse la production) : en 2008 pour le pétrole conventionnel, qui a pu être prolongé par les pétroles non conventionnels (huiles de roche-mère et sables bitumineux). Cette fois, ça y est : le deuxième pic pétrolier est dépassé en 2018. Et ce n’est pas les pétroles issus de l’extraction des fonds marins (Océan Arctique) ou les sables bitumineux du bassin de l’Orénoque non encore pleinement exploités qui y changeront quelque chose : c’est une question d’échelle. Et la pandémie du Covid-19 n’a rien arrangé : chute des prix par défaut de demande, donc chute des investissements. Un 4e choc pétrolier est à prévoir, cette fois par défaut réel (et non conjoncturel) d’approvisionnement.

Les collapsologues estiment que l’effondrement civilisationnel suivra la carence en pétrole annoncée, essentiellement par la fin des systèmes alimentaires : l’ensemble du secteur agricole est fortement dépendant du pétrole. Voyons quelles leçons nous pouvons tirer des deux chocs pétroliers antérieurs, ceux de 1973 et de 1979.
Le premier choc pétrolier date donc de 1973. Il s’est manifesté par un manque de production et une hausse brutale des prix. Il est issu de la guerre du Kippour, lorsque la coalition arabe et Israël se sont affrontés. Israël l’emporte, occupe des territoires, l’OPEP (dominé par les pays arabes) coupe le robinet à pétrole par mesure de rétorsion et pour inciter Israël à retirer ses troupes, les prix quadruplent.
Le deuxième choc pétrolier est lié à la Révolution islamique iranienne en 1979 puis à la guerre Iran-Irak, deux pays producteurs. La production chute, les prix triplent.
Les États-Unis ne sont pas innocents dans cette histoire : le pic pétrolier conventionnel américain est apparu en 1971, les Etasuniens avaient donc tout intérêt à voir se renchérir le pétrole pour que leur pétrole exploité en Alaska et dans le Golfe du Mexique devienne concurrentiel. C’est avec le feu vert américain et pour le plus grand bonheur des compagnies pétrolières américaines que le premier choc pétrolier a eu lieu. Les deux chocs pétroliers ont été facilités pour des raisons économiques et géopolitiques.

Suite à ces deux chocs, la pénurie de production n’était pas aussi intense que cela : -2.3 % entre 1973 et 1975, -10 % entre 1979 et 1983. En revanche, on a assisté à une baisse plus drastique de la consommation : -10 % en Europe entre 1973 et 1975, -20 % entre 1979 et 1983, et en France : -13 % entre 1973 et 1975, et -26 % entre 1979 et 1985 ; par la suite, la consommation s’est remise à croître. Les mêmes tendances ont été observées chez un autre pays consommateur : le Japon.
La chute de la consommation a donc été plus importante que la baisse de production. Ceci est expliqué par l’enchérissement de la facture pétrolière et par les mesures de rationnement prises : organisation et gestion de la pénurie. L’objectif étant de traquer les usages non essentiels du pétrole et de les réduire : transports particuliers, aviation, réduction du chauffage, de la climatisation. En revanche étaient préservés les usages essentiels : hôpitaux, agriculture, industrie. Dans l’urgence, on s’est organisé. Mais un choc pétrolier, ça fait mal.

Surtout après la période d’euphorie économique des Trente Glorieuses où le PIB croissait de 5 %/an, justement en rapport avec cette augmentation de consommation de pétrole et d’énergie. Mais les chocs pétroliers ont tout bouleversé : la croissance de consommation en pétrole est passée à +0.5 %/an, et en énergie à +0.8 %/an. Dès lors, le chômage de masse apparaît avec le 1er choc pétrolier, et explose avec le 2nd : +13 % en 1974, plus d’un million de chômeurs en 1976, plus de 2 millions en 1980. Et sa croissance : 2 % de chômage en 1973, 4 % en 1979, 8.5 % en 1985. Depuis, cela n’a pas bougé : la moyenne lissée du chômage en 35 ans est de 8.8 %. Le chômage de masse est un héritage du manque de pétrole.

L’association chômage + inflation (stagflation) est la résultante des chocs pétroliers. Elle fut la démonstration, pour les économistes, de l’échec des politiques keynésiennes. Le néolibéralisme prend alors son ampleur, concrétisé par l’arrivée au pouvoir de Thatcher au Royaume-Uni, puis Reagan aux USA. « There’s no alternative », clamait la dame de fer. L’UE entre également dans cette démarche néo-libérale, alors que sa création ressortait de la recherche de la paix. Ce ne fut pas l’effondrement, mais les conséquences sociales et politiques de ces deux chocs pétroliers ont fait mal.
Le problème actuel est que la survenue d’une 4e crise, après les deux chocs pétroliers et la crise des subprimes, surviendrait sur des économies déjà moribondes, et pas sur une période euphorique. Les conséquences risquent d’en être d’autant plus fâcheuses. Certes, nous devons apprendre à diminuer notre dépendance à l’or noir : sera-ce pour autant suffisant ?

Bruno Bourgeon, porte-parole d’AID