Di sak na pou di

Vers le totalitarisme (II) : le techno-écologisme

Bruno Bourgeon / 4 mars 2020

Le catalyseur vers cette uniformisation totale de pensée est constitué par la crise financière de 2020 (qui se transformera immédiatement en crise géopolitique). Une crise qui, contrairement à celle de 2008, a épuisé toutes les ressources du modèle antérieur (financiarisation de dette, politiques non-conventionnelles, manipulations diverses, algorithmes) et oblige au changement de paradigme.

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Cette crise financière sera déclenchée dans l’année par l’effondrement final du système pétrole. Le discours environnemental a accompagné ce glissement en partie contrôlé mais la grande anticipation du peak oil (en mettant en évidence le fait que les ressources limitées en pétrole obligeaient à penser une fin de l’ère-pétrole et à la préparer) est sans doute le facteur le plus à l’œuvre derrière cette transition vers l’après-pétrole.

La radicalisation du thème climat va offrir la bouée de sauvetage dans la grande tempête que s’apprête à provoquer la « chute de la maison-huile ». En effet, si « sauver la technocratie financière mondiale » n’est pas vraiment un message politique mobilisateur pour trouver l’énergie de la transformation paradigmatique, il en va tout autrement de « sauver la planète ». L’Occident est en cours de mobilisation générale sur un seul sujet : la lutte contre le changement climatique (au lieu de la protection de l’environnement) : prenons conscience de tout le potentiel de dérive totalitaire qui peut découler de cette synergie.

La naissance du techno-écologisme

Ceci décrit une dystopie. L’Histoire a tendance à se rappeler des « roaring twenties », dominées par la joie de vivre, le jazz et le charleston. Mais cette histoire, c’est celle des Américains. En Europe, la population venait de connaître l’horreur absolue de la première guerre mondiale et vivait un immense choc post-traumatique dont le dadaïsme donne une idée. En outre, les Européens sentaient que la guerre n’était pas vraiment terminée : Traité de Versailles revanchard qui prépare la prochaine guerre, présence de tous les stigmates de la guerre (camps de prisonniers et de soldats, campagnes meurtrières de déminage, ruines…) propices à épidémies (grippe espagnole de 1918 : 20 millions de morts) et famines (5 millions de morts en Ukraine en 1922). Les années 20 en Europe n’ont pas été « roaring » mais plutôt « screaming ». Dans cette vision de l’apocalypse, on trouve cette immense aspiration à l’ordre et à la paix qui jettera bientôt les peuples européens dans les bras d’idéologies et de chefs charismatiques promettant des lendemains qui chantent.

Aujourd’hui notre expérience de fin du monde est fantasmée. En cela, peut-être est-elle plus virulente encore que celle de nos ancêtres. Elle est issue de ces prédictions sur les conséquences du changement climatique induites par l’aspiration de 7 milliards d’individus d’accéder au confort de vie des Occidentaux, un changement de dimension démographique imposant un changement de paradigme énergétique et économique d’une très grande complexité.

La gestion de cette transition justifie la communication à l’origine de toutes les images traumatisantes nourrissant un « vécu » de fin du monde comparable à celui qui caractérisa les années 1920 et faisant émerger une radicalité identique en faveur d’un retour à l’ordre ancien (paradis perdu de paix) que paradoxalement seul un ordre nouveau peut conduire (le projet de Mussolini consistait bien en un renouvellement des élites). C’est ainsi que Mussolini peut être vu comme un « conservateur moderne ».

De nos jours, c’est le « techno-écologisme », ou la fusion des innovations Trans humanistes des GAFA avec le contenu politique du combat contre le changement climatique. 2020 est l’année de déploiement de la 5G et des monnaies digitales (Libra, e-yuan, e-euro, et même e-dollar désormais). Ces prochaines étapes de « progrès » technologique vont pousser l’économie de surveillance à de nouveaux sommets, économie de surveillance dont les gains (via les taxes GAFA et canalisations financières vers l’économie verte) et les techniques (collecte de données individuelles à visée prédictive) vont commencer dès cette année à servir le projet politique écologiste dans le plus grand enthousiasme populaire et avec de réelles avancées… Au début.

Rappelons que le totalitarisme tend à la totalité, s’immisçant dans la sphère intime des pensées, imposant à tous l’adhésion à une idéologie obligatoire. Si la protection de l’environnement est une cause aussi pertinente que celle de la paix à laquelle aspiraient nos aïeux, l’autoroute que l’humanité s’apprête à emprunter pour y atteindre sera encore plus totale qu’il y a 100 ans :

• Les techniques de contrôle de la pensée sont d’une puissance quasi illimitée
• La taille des populations est sans mesure avec celles des années 30
• L’enjeu est également supérieur : il ne s’agit ni plus ni moins que de sauver la planète.

Une telle mobilisation en faveur de ce sauvetage promet le changement de paradigme dont toutes les crises nous ont révélé l’absolue nécessité. Mais le prix à payer pourrait être faramineux et le temps nécessaire à un retour à la raison long.

Visions d’une société techno-écologiste

Les principes de l’utopie sécuritaire et de l’utopie écologiste en France sont proches : protection de l’environnement, mise en avant du local dans le fonctionnement de l’économie, de la vie politique et dans les modes de vie, renforcement du sentiment de sécurité. Dans sa version radicalisée, l’écologiste se rapproche du « sécuritariste » par son rejet de l’autre (pas l’écologiste modéré).
Chez l’écologiste ce rejet est général : agoraphobie collective liée à la vertigineuse visualisation des 10 milliards d’habitants de la planète à venir et à leur empreinte collective sur la nature. On peut même décliner des lignes directrices d’un totalitarisme techno-écologiste au service d’une réorganisation de la société :

• Remise en question de la mobilité humaine (travail à domicile, tourisme virtuel, immigration ultra-contrôlée)
• Isolement physique de l’individu ;
• Virtualisation de son environnement qui ne fera que renforcer la tendance à dénaturer l’humain) ;
• Contrôle des naissances, quand les économistes sonnent l’alarme sur la non-soutenabilité économique de la décroissance démographique ;
• Dévalorisation de la vie humaine, en lien avec le point précédent, mais aussi avec la virtualisation ;
• Diabolisation d’un « climato-scepticisme », justifiant les censures ;
• Criminalisation de comportements climato-déviants (où on trouvera de tout) ;
• Prime du politique sur l’économique (mise au pas d’un modèle économique d’hyperconsommation / fin officielle du libéralisme économique) ;
• Repli économique (politiques d’autarcie rendues possibles par les progrès scientifiques en matière agricole par exemple) ;
• Captation de la finance mondiale au détriment des pays tiers (Afrique, Amérique du Sud) qui vont assister à la disparition des investissements étrangers, canalisés vers les économies vertes des pays sources ;
• Brouillage informationnel, donnant le sentiment que les choses vont mieux ;
• Apparition du concept de « climato-terroristes » (qui sera sans doute le signe d’un basculement dans la phase sombre du totalitarisme en question) ;
• Transparence à sens unique (la question de la transparence à l’ère d’internet va se régler dans le sens d’une transparence top-down au nom de l’impératif de surveillance et d’une vaste législation anti-transparence bottom-up au nom de la protection de la vie privée) ;
• Gouvernance désincarnée rendant vaine toute résistance ;
• Remise en question de la démocratie.

Le résultat sera d’éloigner encore un peu plus l’Humain de la Nature comme les promesses radieuses de viande in-vitro le suggèrent déjà. Possible que les consortiums chimiques et technologiques soient les grands gagnants du système.
Les risques financiers pour les pays « en développement » les empêcheront de transformer leurs modes de production et de gérer leurs déchets. La planète n’ira donc pas mieux : d’un côté un tiers-monde, planté au milieu du gué sur la voie du développement, n’accédera pas aux modes de production plus propres ; de l’autre un univers moderne hyper-technologique au bout de la logique de l’anthropocène en ayant franchi une nouvelle étape d’artificialisation de la société humaine. Le climat continuera de changer… Mais l’information contrôlée ne nous en parlera plus et la nouvelle société s’y sera adaptée (nouveaux systèmes d’assurance, d’information, de lois sur les constructions et l’aménagement urbain).

Pensons l’après-demain

Cette vision très sombre se déclinera de diverses manières selon les continents et les pays. Il n’est pas impossible que cette nouvelle expérience politique s’apparente à une sorte de « soft-totalitarisme » permis par l’efficacité des techniques d’information, de surveillance et de contrôle. Et qu’il laisse la place à une réflexion sur la démocratie et l’éducation… Quoiqu’il en soit, deux types d’action s’imposent pour adoucir et surtout raccourcir la période dure qui s’ouvre :

• Une approche sociale mettant les nouvelles générations en contact intellectuel avec la génération oubliée qui ne véhicule pas les fantasmes morbides de la génération précédente. Cette génération x peut connecter les jeunes à l’histoire, au temps, à la réalité, et leur éviter de perdre pied.
• Une éducation au futur car ces évolutions dramatiques viennent initialement de la carence d’avenir des années 2000, tout le reste n’étant que la suite logique : l’avenir doit devenir un objet d’étude et de culture générales rationnelles, comme le passé. Le citoyen du XXIe siècle ne redeviendra acteur responsable et stabilisateur qu’à ce prix. L’éducation au futur doit rentrer à l’école au plus vite pour rationaliser l’iconographie millénariste, mieux comprendre les enjeux de l’avenir, limiter le potentiel manipulateur de cette hystérie narrative et en déduire les solutions raisonnables et efficaces à mettre en œuvre collectivement.

Bruno Bourgeon, porte-parole d’AID
d’après GEAB 142, bulletin mensuel du Laboratoire européen d’Anticipation Politique