Libres propos

Il y a tellement d’amour qui vit...

Témoignages.re / 26 septembre 2007

Je ne connais pas André Gorz. Et même que je ne savais rien de lui jusqu’à hier mardi, avant que je ne découvre dans la presse que ce philosophe âgé de 84 ans, né en Autriche en février 1923, avait choisi à l’âge de 31 ans la nationalité française et fondé avec Jean Daniel en 1964, sous le pseudonyme de Michel Bosquet, le “Nouvel Observateur”.
Hier, j’ai encore appris qu’au bout de 24 ans d’une retraite qu’il avait prise en 1983 pour s’occuper de Dorine, son épouse d’origine anglaise atteinte d’une maladie évolutive, devant la subite aggravation de l’affection et la certitude que la fin de la femme de sa vie était désormais toute proche, dans l’intimité de leur chambre, au cœur de la jolie demeure qu’ils habitaient à Vosnon, à une quarantaine de kilomètres de Troyes, ils ont été retrouvés, leurs corps reposant côte à côte... André Gorz avait fait part quelques jours auparavant à une amie du couple de son désarroi. Sur une porte de la maison, un message demandait que la gendarmerie du coin soit avisée...
Dans le silence de notre conscience, nous pouvons et nous pourrons toujours nous demander s’il avait le droit... Dans celui de notre cœur, sans doute mesurons-nous combien était immense l’amour qu’il portait à celle qu’il avait un jour choisie comme épouse « pour la vie » au point que, au fond de son âme, il s’est dit que la sienne ne pouvait aller au-delà de celle de sa compagne de toujours. Et alors, en nous, l’interrogation s’efface devant le silence et le respect dans lesquels André Gorz nous invite à nous retrouver...
L’an dernier, il avait publié « Lettre à D. Histoire d’un amour ». Il disait à sa bien-aimée : « Tu viens juste d’avoir quatre-vingt-deux ans... Tu es toujours aussi belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment, je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien »...
Permettez que nous soyons quelques-uns à refuser qu’on parle ici d’euthanasie ou de suicide. Il y a tellement d’amour qui vit dans la grandeur du mystère qui nous porte qu’on a le droit, ne serait-ce que pour soi, de trouver qu’il est beau de s’en aller ainsi...

Raymond Lauret