Libres propos

Si, autant que le « blanc », le « noir » est une valeur...

Témoignages.re / 22 décembre 2007

Samedi dernier, 15 décembre. Neuf heures, le matin. Le soleil a délégué ses plus chauds rayons pour saluer lui aussi ces «  Réunionnais qui n’ont jamais connu leur île  » et, à travers l’hommage rendu par la Ville du Port « à la mémoire des 622.000 femmes et hommes dont la vie, dira Jean-Yves Langenier, a été broyée par le terrible système esclavagiste », participer à un toilettage nécessaire de cet épisode de notre histoire. On ne le sait pas toujours : un esclave sur quatre mourra dans les cales des bateaux négriers et ne verra donc jamais la terre qu’on avait jetée au visage comme salaire de leur destin à ces dizaines de milliers de damnés de la vie.

Le Maire du Port sut être à la hauteur de l’instant dans la conjugaison au présent de l’impératif de ces « têtes crépues de l’innombrable enfouies sans nom dans l’abîme » afin que personne n’ose les ignorer quand, parfois avec une fierté empruntée, nous évoquons notre peuple né pour offrir à l’humanité entière un peu d’authentique vérité. Discours sobre en même temps que richement fouillé dans l’océan des émotions qui peuvent, même tranquillement, remuer ceux d’entre nous qui savent ou, plus encore, ressentent notre particularité originelle.

Et je ne pus m’empêcher un sourire de l’âme quand Jean-Yves hésita une toute petite fraction de seconde à dire de la traite des hommes qu’elle fut une période... « noire »... de notre histoire.

Sans doute s’est-il alors rappelé que Lucet, son frère aîné, aimait nous dire que le « noir » et le « blanc » ne sont pas des couleurs, mais des valeurs.

Alors si, autant que le « blanc », le « noir » est une valeur, ne conviendrait-il pas que, pour dire notre pessimisme ou notre réprobation, nous usions d’un autre vocable, histoire de ne pas contrevenir aux règles de la sémantique ?

Alors, nourrir un “sombre dessein”, dénoncer telle ou telle “sombre période” de notre histoire, parler de la “nuit sombre” qui nous glace de peur, n’est-ce pas davantage dire et construire vrai autant que peuvent l’être “un ciel noir rempli d’étoiles”, ou encore “de beaux yeux noirs qui illuminent un visage” et puis aussi “un bon p’tit café bien noir...” ? Quand nous bouillons de rage, n’avons-nous pas avec bon goût choisi de parler de “mauvais sang” puisque, nul ne l’ignore, notre inquiétude n’en change pas la couleur, puisse-t-il, notre sang, être alors “d’encre” ?...

Jean-Yves, je l’ai dit, sut être à la hauteur de l’événement. De sorte que, quand la parole fut donnée à Patrice Threutardt pour qu’il clame alors « O mer noire, mémoire du peuple noir, mer mer plus amère que margoz amer, redis-moi les têtes crépues de l’innombrable enfouie sans nom dans l’abîme... », je me demandais ce que l’auteur de “ Pipit, marmay Le Port ” allait pouvoir dire d’autre encore. Eh bien...

Eh bien, Patrice fut merveilleux, distillant à l’assemblée ses souvenirs d’amant insatiable d’une ville qui l’a vu grandir, comme l’artiste dépose du bout de son pinceau les gerbes de couleurs pour nos yeux inassouvis.

Il nous emmènera à Baruch, dans le lointain Gudjarat, retrouver Adal-Adal, le vieux Réunionnais de là-bas, lequel lui demandera - c’était il y a deux ans - comment va « Sans-pressé ? ». « Sans-pressé », pour ceux qui ne savent pas, c’était Simon Pernic, ancienne gloire de la Jeanne d’Arc, décédé il y a 47 ans quand son fils Guitot n’en avait 6 et lui déjà 35 !!...

Et puis, quand un importun vint à vélo jeter un œil sur ce curieux rassemblement pour, avant de reprendre sa route, y lancer en guise de défi son opinion à lui, Patrice sut nous montrer que derrière certaines de nos désinvoltes manières, il peut y avoir une âme innocente et tourmentée qui se plaît à le rester...

Voilà, j’en ai fini.

C’était l’autre samedi. Deux hommes, à leur manière à eux de se confier dans un art qui leur est propre et qui les rapproche, nous avaient promenés dans les sentiers de notre passé. Le soleil s’y était invité pour nous rappeler une évidente vérité : le blanc et le noir ne sont pas que des couleurs...

Raymond Lauret