L’île-fracture : l’aménagement en question (1/5)

« Du battant des lames au sommet des montagnes » : Le crime originel de l’aménagement réunionnais

4 août, par David Gauvin

Tout le monde répète la formule comme une poésie paysagère. Presque personne n’en mesure la toxicité. La règle du « battant des lames au sommet des montagnes » n’a jamais été un hommage à la beauté de nos reliefs : c’est l’acte de naissance de la ségrégation spatiale à La Réunion, un carcan foncier taillé pour le profit colonial dont nous subissons encore le martyr au quotidien dans nos embouteillages.

Photo : à La Réunion, les communes sont des regroupements de concessions attribuées par le roi de France à des esclavagistes, c’est pourquoi elles vont du « battant des lames au sommet des montagnes »

« L’espace n’est pas un réceptacle neutre : il est la projection sur le sol des rapports de force d’une société. »
— Henri Lefebvre, Sociologue et philosophe de l’espace

Regardez une carte de La Réunion à huit heures du matin. Ce que vous voyez sur le réseau routier — ces dizaines de kilomètres de bouchons immobiles, ces files d’automobilistes asphyxiés entre Saint-Paul et Saint-Denis, cette paralysie désespérante des entrées de villes — n’est pas un accident de la modernité. Ce n’est pas le simple résultat de la hausse du nombre de véhicules ou d’un manque de civisme des conducteurs.
C’est un héritage. Un choix politique vieux de trois siècles dont nous continuons d’exécuter la peine sans mot dire.

La triple raison d’État d’un découpage colonial

Dès 1730, la Compagnie des Indes et le gouverneur Mahé de La Bourdonnais imposent un dogme aux arpentages de l’île Bourbon : chaque concession sera découpée en bande, « du battant des lames au sommet des montagnes ». Derrière la beauté de la tournure se cachait un cynisme économique absolu :
Le verrouillage du littoral : Offrir à chaque grand domaine un accès direct au « battant des lames » permettait aux maîtres du sucre et du café d’installer leur propre débarcadère privé. La mer était l’unique route du commerce d’exportation ; la privatiser revenait à privatiser la richesse.
La confiscation de l’eau : En taillant les parcelles perpendiculairement à la côte, chaque grand propriétaire coupait les ravines et s’appropriait l’eau douce, indispensable pour irriguer les terres usinières et faire tourner les moulins.
La mise en coupe réglée des reliefs : Le bas pour l’or vert de la canne, le milieu pour les vivres du domaine, et le haut escarpé abandonné comme une réserve de bois ou une frontière naturelle.

Les quatre poisons de notre quotidien

Ce découpage en lanières privées a barricadé l’île verticalement. Il a gravé dans la pierre une organisation spatiale monstrueuse dont nous payons aujourd’hui l’addition.
D’abord, l’impossibilité des voies transversales. Parce que chaque plantation s’étendait du rivage aux remparts, il était formellement interdit de tracer des routes horizontales reliant les quartiers entre eux à mi-pente. Il fallait contourner le voisin, descendre au bord de l’eau pour remonter plus loin. C’est de là, et de nulle part ailleurs, que vient notre fatalité routière : l’obligation d’agglutiner toute la vie de l’île sur un unique cordon littoral saturé jusqu’à l’asphyxie.
Ensuite, l’expulsion des hommes. En réservant l’intégralité des terres fertiles de la côte aux cultures d’exportation, ce système a relégué les plus modestes. Après l’abolition de 1848, les affranchis et les Petits Blancs esclavagistes dépossédés ont été repoussés vers les pentes, les cirques et les hauts remparts, au-dessus de la ligne des 600 mètres. La montagne réunionnaise n’a pas été aménagée comme un espace de vie : elle a été conçue comme une zone de relégation.
Puis, la tyrannie du littoral. En reliant historiquement la valeur économique au seul rivage, les gouvernants ont perpétué le réflexe : 80 % des emplois, des services publics et des mastodontes de la grande distribution sont entassés sur la même frange côtière. Chaque matin, le peuple des Hauts est condamné à descendre vers la côte pour travailler et consommer, avant de remonter le soir dans un absurde mouvement de marée humaine.
Enfin, le coût exorbitant de la réparation. Quand les collectivités cherchent aujourd’hui à désenclaver un quartier ou à créer une voie de transport en site propre, elles se heurtent au morcellement infini de ces bandes historiques, contraintes de racheter le foncier au prix fort ou de bâtir des ouvrages d’art pharaoniques pour enjamber les ravines que les anciennes concessions longeaient en maîtres.

Casser le carcan

En 1946, au moment de l’abolition du statut colonial, le constat était déjà édifiant : 90 % des routes de l’île étaient entassées sur le littoral, laissant Cilaos, Salazie et les Hauts au bout de sentiers précaires. Quatre-vingts ans plus tard, la couche d’enrobé a changé, mais la logique est restée intacte.
Le drame de la mobilité à La Réunion ne sera pas résolu en ajoutant une voie supplémentaire sur un ruban d’asphalte déjà saturé. Il ne pourra l’être qu’en remettant en cause l’absence de polycentrisme, le mépris historique pour l’aménagement des Hauts et l’illusion d’une île tournée vers le seul « battant des lames ».
Il est temps de sortir de la camisole foncière de La Bourdonnais pour inventer une Réunion où chaque mètre carré du territoire offre la même dignité et le même accès au monde.

« Agir dans son lieu, c’est d’abord cesser de le subir comme une frontière imposée par les maîtres de la terre, pour le réinventer comme un espace d’égales relations. »
— Édouard Glissant, Écrivain et philosophe

David Gauvin

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