Un triple anniversaire combatif
16 juillet, par4 septembre 1996, 4 novembre 2016 et 12 novembre 2016
« La Voix des Origines : Ces géants qui ont pensé l’Afrique unie »
16 juillet, par

On a souvent réduit William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963) à sa stature d’universitaire brillant, premier Afro-Américain diplômé de Harvard. C’est une erreur de perspective. Du Bois fut avant tout un animal politique de premier ordre, un stratège conscient que l’émancipation des Noirs américains était indissociable du sabordage des empires coloniaux européens. Il n’a pas seulement pensé le panafricanisme ; il l’a structuré comme une arme géopolitique globale contre l’hégémonie occidentale.
Dès le début du XXe siècle, Du Bois opère une rupture stratégique majeure au sein de la direction politique afro-américaine. Face au pragmatisme conciliant de Booker T. Washington, qui prône une intégration par le travail et l’acceptation temporaire de la ségrégation, Du Bois choisit la confrontation légale et politique. Il cofonde la NAACP (l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur) en 1909.
Mais son intuition fondamentale est ailleurs : il comprend que la minorité noire américaine ne gagnera pas seule face à l’État fédéral. Pour peser, elle doit s’allier à la majorité mondiale : les peuples colonisés d’Afrique et d’Asie. L’internationalisation de la cause noire devient sa ligne de front.
Le chef-d’œuvre politique de Du Bois reste l’organisation des Congrès panafricains, conçus comme de véritables contre-sommets face à la diplomatie des puissances impérialistes.
[1919 : Congrès de Paris] vs [Conférence de la Paix / Versailles]
Exiger l’autodétermination vs Se partager les dépouilles des peuples colonisés de l’Empire allemand en Afrique
En 1919, alors que Clemenceau, Lloyd George et Wilson redessinent la carte du monde au berceau des intérêts européens, Du Bois s’impose à Paris. Il force la création d’un espace de parole où délégués africains et de la diaspora exigent que les colonies allemandes (Togo, Cameroun, Namibie) soient placées sous mandat international en vue de leur indépendance, et non purement annexées.
Chaque congrès suivant (Londres, Bruxelles, New York) sera un outil de harcèlement doctrinal contre les métropoles coloniales. Jusqu’au tournant de Manchester en 1945, où Du Bois, figure tutélaire, passe le relais opérationnel à une jeune garde africaine radicale — Nkrumah, Kenyatta —, prête à passer de la pétition diplomatique à la lutte de libération nationale.
Acte III : La rupture avec l’Occident et l’exil rouge
La fin de carrière de Du Bois est le récit d’une radicalisation politique implacable. En pleine guerre froide, il refuse de s’aligner sur le consensus américain. Il analyse le capitalisme occidental comme la matrice originelle du racisme et de la colonisation. Son opposition frontale à la guerre de Corée et ses liens avec le bloc socialiste lui valent d’être classé par le FBI comme « agent d’une puissance étrangère ». Saisi de son passeport, harcelé par le maccarthysme, le pouvoir américain tente de neutraliser sa voix.
En 1961, à 93 ans, il quitte définitivement les États-Unis pour le Ghana de Kwame Nkrumah. En choisissant de mourir à Accra en août 1963, naturalisé ghanéen et membre officiel du Parti communiste, Du Bois pose un acte politique hautement symbolique : il récuse sa citoyenneté américaine pour embrasser la souveraineté africaine. Il ne réclamait plus l’intégration à l’Occident, il actait sa sécession.
Que reste-t-il aujourd’hui de la stratégie de Du Bois, alors que le continent africain et ses diasporas naviguent dans un monde multipolaire ?
L’enseignement majeur de sa vie tient en une leçon : le panafricanisme n’est pas une simple solidarité culturelle ou sentimentale, c’est un rapport de force géopolitique.
Du Bois a légué aux générations futures la certitude que l’Afrique ne pourra s’émanciper tant qu’elle pensera son développement dans le cadre des structures économiques et juridiques héritées de la colonisation. En théorisant l’internationalisation des luttes, il nous enseigne que face à la mondialisation du capitalisme et des hégémonies, la réponse des Suds globaux doit elle aussi être globale, unie et souveraine. Pour Du Bois, la véritable indépendance n’est pas l’obtention d’un drapeau et d’un hymne, mais la capacité de rompre le face-à-face inégalitaire avec l’Occident.
Comme il le théorisait lui-même dans sa doctrine la plus implacable :
« Tant que l’Europe considérera l’Afrique comme un immense réservoir de main-d’œuvre bon marché et de matières premières à piller, il ne pourra y avoir de paix durable dans le monde. La démocratie occidentale n’est qu’une illusion si elle repose sur l’asservissement silencieux du reste de l’humanité. »
David Gauvin
4 septembre 1996, 4 novembre 2016 et 12 novembre 2016
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