« La Voix des Origines : Ces géants qui ont pensé l’Afrique unie »

Épisode 3 : George Padmore, le stratège de la transition matérielle

18 juillet, par David Gauvin

« Les Africains ne veulent pas troquer un impérialisme occidental contre un autre, fût-il soviétique. Le panafricanisme se suffit à lui-même. »

— George Padmore

Si W.E.B. Du Bois a donné au panafricanisme ses lettres de noblesse intellectuelles et Marcus Garvey sa force de frappe populaire, George Padmore (1903-1959) fut l’homme qui transforma l’utopie en une machine de guerre géopolitique. Né à Trinité-et-Tobago sous le nom de Malcolm Nurse, ce journaliste brillant et organisateur hors pair est le chaînon manquant de l’histoire africaine : le stratège de l’ombre qui a organisé le passage de relais physique du mouvement depuis la diaspora antillaise et américaine vers le continent africain.

Acte I : La rupture avec Moscou et le refus de l’instrumentalisation

Le parcours de Padmore commence par un engagement radical. Attiré par les promesses d’émancipation des peuples opprimés portées par la révolution bolchevique, il rejoint le Parti communiste américain, puis s’installe à Moscou où il dirige le Bureau d’Afrique du Komintern (l’Internationale communiste). Il y apprend les méthodes d’organisation de masse, de propagande et de réseau.

Mais en 1933, la rupture est brutale et hautement politique :

[Komintern Soviétique] ─── (Changement de stratégie) ───> Alliance avec les Empires coloniaux
│ (Face à la menace nazie)
[George Padmore] <─── (Rupture doctrinale définitive) ────────────┘

Moscou, cherchant à se rapprocher de la France et de la Grande-Bretagne face à la menace fasciste en Europe, décide de mettre en sourdine la lutte anticoloniale. Padmore refuse ce reniement. Il comprend que pour l’Union soviétique, la libération des Noirs n’est qu’une variable d’ajustement tactique.

Il démissionne, est exclu du parti et théorise sa grande rupture doctrinale dans son livre manifeste : « Panafricanisme ou Communisme ? ». Sa conclusion est sans appel : la libération de l’Afrique doit être pensée par et pour les Africains, en dehors du jeu d’échecs des superpuissances.

Acte II : Manchester 1945, le laboratoire de la libération

Installé à Londres, Padmore devient la plaque tournante de tous les étudiants et militants africains en exil. C’est lui qui repère, forme et conseille un jeune étudiant ghanéen prometteur : Kwame Nkrumah.

Son coup de maître politique reste l’organisation du Congrès panafricain de Manchester en 1945.

Si les précédents congrès de Du Bois étaient académiques et feutrés, celui de Manchester est une assemblée de combat. Padmore y réunit pour la première fois les leaders syndicaux, les associations étudiantes et les futurs pères des indépendances africaines (Nkrumah, Jomo Kenyatta du Kenya, Hastings Banda du Malawi).

Sous l’égide de Padmore, le congrès adopte une résolution d’une clarté historique : les Africains n’attendent plus que l’Europe leur octroie la liberté, ils s’organisent pour la prendre, par tous les moyens nécessaires, y compris la grève générale et l’insurrection.

Acte III : Conseiller du Prince et bâtisseur d’État

Lorsque le Ghana devient indépendant en 1957, Kwame Nkrumah n’oublie pas son mentor. Il appelle Padmore à ses côtés à Accra et le nomme conseiller spécial pour les affaires africaines.
À ce poste, Padmore déploie toute sa science de l’organisation. Il structure la diplomatie ghanéenne, organise les premières conférences des États africains indépendants et crée des centres de formation pour les mouvements de libération nationale de tout le continent. Il travaille à l’unification concrète des politiques économiques et militaires, posant les jalons de ce qui aurait dû être une fédération continentale.
Sa mort prématurée à Londres en 1959, à seulement 56 ans, brise ce tandem exécutif unique. Nkrumah, terrassé par la perte de son « cerveau politique », fera inhumer les cendres de Padmore au Ghana avec les honneurs dus aux plus grands héros de la nation.

L’enseignement de George Padmore pour le XXIe siècle

Le parcours de Padmore livre une leçon de stratégie politique d’une importance cruciale pour notre époque de retour à la guerre froide et aux logiques de blocs : le non-alignement n’est pas de la neutralité, c’est une exigence de souveraineté doctrinale.
Padmore a enseigné aux mouvements souverainistes que s’allier à une superpuissance pour combattre un colonisateur ne doit jamais se faire au prix de son autonomie intellectuelle et politique. Pour Padmore, un panafricanisme qui accepte de devenir le vassal d’un bloc étranger n’est qu’une autre forme de colonisation consentie. La véritable émancipation exige de construire sa propre force, ses propres alliances stratégiques et de garder, en toutes circonstances, la maîtrise absolue de son agenda historique.

Nou artrouv’

David Gauvin


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