Montée du niveau de la mer à La Réunion

Face au verdict du BRGM : Pourquoi le Plan de survie reste la seule issue politique pour La Réunion

1er juillet, par David Gauvin

Le verdict de la science est tombé, implacable et rigoureux, dépouillé de tout artifice politicien. Les récentes projections publiées par l’Observatoire du littoral de La Réunion et le BRGM fixent désormais une réalité physique incontournable : d’ici 2100, l’océan aura grimpé de près de 80 centimètres autour de nos côtes. Ce chiffre n’est pas une simple abstraction statistique destinée aux colloques internationaux ; c’est la sentence de mort programmée de notre modèle actuel d’aménagement du territoire. C’est la submersion marine promise à plus de 10 000 de nos compatriotes, la menace directe et immédiate sur 5 000 habitations à Saint-Paul ou à Saint-Denis, et la démonstration flagrante que le bétonnage de nos rivages a atteint ses limites physiques. L’érosion ne se contente plus de grignoter le sable, elle contourne et affouille les ouvrages anthropiques, creusant le vide derrière nos illusions de protection.

Pendant quarante ans, chaque fois que le Parti Communiste Réunionnais, porté par la vision macroscopique et la prescience de Paul Vergès, tentait d’imposer ces thématiques à l’agenda politique, les tenants du statu quo et du confort immédiat criaient au catastrophisme. Combien de ricanements dans les assemblées ? Combien de tribunes moqueuses balayant d’un revers de main l’urgence climatique, l’autonomie énergétique ou la planification à long terme au profit de logiques d’importation massives et de rentes économiques à court terme ? On préférait subventionner le tout-automobile, figer les budgets dans une route sur la mer unique au monde par son coût et sa vulnérabilité, et repousser à plus tard les décisions courageuses.

Dès 1996, Paul Vergès montait pourtant à la tribune du Parlement pour poser les termes exacts du défi qui nous assaille aujourd’hui :

« Le changement climatique n’est pas une crisis passagère, c’est une rupture historique. Pour une île comme La Réunion, anticiper ce choc n’est pas une option idéologique, c’est une obligation vitale. Soit nous planifions notre autonomie et notre adaptation dès aujourd’hui, soit nous condamnerons les générations futures à subir l’irréversible. »

Aujourd’hui, le rideau de fumée se dissipe et l’histoire a tranché : le PCR avait raison. Le « Plan de survie » n’était pas une utopie doctrinaire, c’était une grille de lecture scientifique et pragmatique de la fragilité insulaire.

Le SAR 2050 au pied du mur : Le choc de la carte de demain

Ce croisement entre la mémoire des luttes et la rigueur scientifique trouve sa traduction immédiate dans l’arène politique. Nous sommes en 2026, l’année charnière de la finalisation du Schéma d’Aménagement Régional (SAR) 2050. Les ateliers de co-construction territoriale qui se succèdent auprès des communes et des intercommunalités, tout comme les plénières du Comité stratégique (COSTRA), mettent en évidence les lignes de fracture.
La Région Réunion s’apprête à figer en octobre prochain l’« arrêt » du projet de SAR avant sa transmission pour enquête publique. C’est maintenant que se dessine la première version de la carte du territoire de demain. Et c’est précisément là que les contradictions éclatent.
Le grand défi du SAR 2050 ne sera pas de dessiner de nouvelles zones à urbaniser pour atteindre le million d’habitants, mais d’orchestrer un retrait stratégique. Le déplacement des populations et des activités économiques vers les mi-pentes et les Hauts est inéluctable. Mais cette migration interne provoque déjà un conflit d’usage féroce dans les débats actuels entre les maires et la Région. Si nous bétonnons les mi-pentes pour y relocaliser les sinistrés du littoral, nous détruisons nos terres nourricières.
Face à ce péril, la sanctuarisation absolue de la surface agricole utile (SAU) prônée par le Plan de survie est le seul rempart contre la famine structurelle. Notre dépendance aux importations maritimes est un piège qui se refermera à la première crise globale. La relance de cultures de base résilientes, comme la riziculture locale, la diversification agricole et l’autosuffisance ne sont plus des slogans, mais des mesures de défense civile.
De la même manière, le récent vote du Schéma Régional Biomasse rappelle que l’autonomie énergétique à 100 % par l’exploitation de nos forces endogènes n’est plus une transition douce, c’est une rupture indispensable. Un réseau décentralisé et décarboné est le seul moyen de garantir la survie de nos structures lorsque le cordon ombilical du littoral sera rompu.

La rupture institutionnelle : L’Assemblée Unique

On ne peut pas mener une guerre de cette ampleur avec les outils d’un logiciel dépassé. Les débats actuels autour du Schéma de Mise en Valeur de la Mer (SMVM) intégré au SAR montrent la lourdeur des processus de décision où l’État, la Région et les communes se renvoient la responsabilité juridique et financière des zones à risques. Comment orchestrer le chantier du siècle — la refondation géomorphologique de notre économie et de notre habitat — sous le joug du mille-feuille administratif français ? Le bicéphalisme stérile entre le Département et la Région condamne La Réunion à l’impuissance et à la réaction permanente.
Le combat pour l’Assemblée Unique, dotée d’une compétence législative et réglementaire adaptée, est le pivot de notre survie. Nous avons besoin du pouvoir d’expérimenter, de taxer la spéculation foncière, de geler immédiatement l’urbanisation de la frange côtière vulnérable et de réallouer les budgets vers des infrastructures lourdes et sécurisées hors de portée des flots, à l’image du projet historique de Tram-Train. La responsabilité doit changer de camp : elle doit appartenir à ceux qui ont les pieds sur cette terre et qui en subissent les secousses.

Le philosophe Edgar Morin écrivait une phrase qui résonne comme un ordre de marche pour notre temps :

« L’espérance n’est pas la certitude qu’il arrivera quelque chose de bon, mais la certitude que ce que nous faisons a un sens, quoi qu’il arrive. »

Le combat que nous menons depuis des décennies a un sens profond, car il colle aux structures mêmes du réel. Le temps des compromis technocratiques, des petits arrangements avec le foncier et de la politique du rétroviseur est révolu. Les données du BRGM nous somment d’agir. Le Plan de survie est notre boussole, la révision finale du SAR en cet horizon d’octobre 2026 est notre champ de bataille, et l’ère de la responsabilité est notre seule issue.
Il est temps de conclure ce chapitre de l’attentisme et d’ouvrir celui de l’action souveraine, en gardant en mémoire cet ultime avertissement de Paul Vergès qui doit guider chaque ligne de notre futur schéma d’aménagement :

« On peut tricher avec les hommes, on peut tricher avec les lois, on ne triche pas avec la géographie et le climat. Le temps de la Réunion responsable est venu. »

Nou Artrouv’

David Gauvin

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