L’île-fracture : l’aménagement en question (3/5)

L’asphyxie des littoraux (1980-2010) : Le sacre des zones commerciales et du foncier facile

6 août, par David Gauvin

Entre 1980 et 2010, l’urbanisme réunionnais a commis une seconde faute capitale : implanter l’essentiel des zones d’activités, des grands centres commerciaux et des hypermarchés sur la bande littorale. En choisissant la facilité foncière du bord de mer, la puissance publique a condamné l’île au chaos logistique quotidien.

« La ville marchande construite autour du seul consommateur en voiture est une impasse sociale, territoriale et humaine. »
— Thierry Paquot, Philosophe de l’urbanisme

Si l’on cherchait à concevoir artificiellement le pire système de circulation pour une île volcanique, on ne s’y prendrait pas autrement : reléguer les logements d’une large partie des familles dans les Hauts, et regrouper l’essentiel des emplois, des services et des grands temples de la consommation sur une frange littorale étroite de quelques centaines de mètres.
Pourtant, ce n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat direct de trente années de choix d’aménagement mercantiles.

La politique du « foncier facile » et du consommateur captif

À partir des années 1980, l’arrivée en force de la grande distribution et la multiplication des zones d’activités économiques (ZAE) auraient pu être l’occasion de rééquilibrer le territoire. Les décideurs publics avaient l’opportunité d’imposer un urbanisme polycentrique, en ancrant des pôles de commerce et d’emploi à mi-pente, au plus près des bassins de vie des Hauts.

La puissance publique a préféré céder aux sirènes de la facilité :

Le choix du plat et du bas coût : Pour les promoteurs et les enseignes de distribution, artificialiser les terres agricoles planes du littoral coûtait infiniment moins cher que de terrasser les pentes ou d’aménager les hauts. Les communes ont rivalisé d’ardeur pour accueillir ces mastodontes fiscaux sur leurs franges côtières.
La logique du « tout-en-un » en bord de route : De Duparc à Sainte-Marie à la ZAC Canabady à Saint-Pierre, en passant par le Sacré-Cœur au Port, les grandes zones commerciales se sont installées le long des axes nationaux majeurs, comptant sur l’aspirateur à voitures pour capter le flux des ménages.
L’abandon de la proximité : En concentrant l’offre commerciale dans ces hyper-centres périphériques, ce modèle a progressivement déstructuré le commerce de centre-ville et les petites boutiques de quartier dans les Hauts, rendant l’usage de la voiture obligatoire pour le moindre acte d’achat du quotidien.

Les trois fléaux de la métropolisation littorale

Cette hyper-concentration de l’activité économique sur le trait de côte a généré des dysfonctionnements majeurs qui paralysent La Réunion moderne.
1. Le mouvement de marée quotidienne. Parce que la majorité des emplois et des zones commerciales sont en bas, plus de 100 000 actifs et consommateurs descendant chaque matin des Hauts vers la côte et remontent chaque soir. Ce mouvement pendulaire massif engorge les bretelles d’accès et transforme les quatre-voies en parkings géants aux heures de pointe.
2. Le gaspillage foncier et l’imperméabilisation. Les zones d’activités littorales sont d’immenses consommateurs d’espace : pour quelques milliers de mètres carrés de surfaces de vente, ce sont des hectares entiers de bitume destinés au stationnement individuel qui ont été coulés. Une hérésie sur un territoire insulaire contraint où le foncier agricole et naturel est rare.
3. La vulnérabilité climatique et logistique. En tassant l’appareil économique et commercial sur le front de mer, l’île s’est exposée de plein fouet aux risques de submersion marine, de houles cycloniques et de coupures de voies. La moindre fermeture de la route littorale ou l’inondation d’un passage bas paralyse instantanément l’économie réunionnaise tout entière.

Repenser l’ancrage : Rapprocher la vie des citoyens

On ne désengorgera pas les axes littoraux en construisant indéfiniment de nouveaux viaducs ou des échangeurs toujours plus complexes. Le véritable remède est urbanistique : il faut rompre avec la monoculture commerciale du bord de mer.
Respecter les objectifs de sobriété et de durabilité de l’Agenda 2030 exige d’amorcer un véritable rééquilibrage territorial. Il est urgent d’interdire toute nouvelle extension commerciale géante sur le littoral, d’imposer la mixité logements-emplois à mi-pente et de réimplanter les services et les commerces au cœur des bassins de vie des Hauts.
Il ne s’agit pas d’interdire le commerce, mais de cesser de forcer les Réunionnais à faire 30 kilomètres de bouchons pour acheter leur pain ou travailler.

« On ne résout pas un problème de circulation en agrandissant la chaussée, mais en rapprochant la destination de celui qui se déplace. »
— Jane Jacobs, Urbaniste et essayiste

David Gauvin

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