L’école républicaine à l’épreuve du comptoir libéral

3 juin, par David Gauvin

Jusqu’à quand le peuple réunionnais devra-t-il subir le spectacle indécent de schémas administratifs descendants qui défont par idéologie ce que des générations de militants ont bâti par le combat ?

Le récent rassemblement des assistants d’éducation (AED) et des accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) devant le rectorat à Moufia ne relève pas de la simple chronique des mouvements sociaux ou d’une grogne catégorielle. Associé au cri d’alarme récurrent de nos enseignants titulaires poussés à l’exil en France par le jeu absurde et mécanique des mutations nationales, ce mouvement dessine une reality beaucoup plus sombre. C’est l’importation délibérée, au cœur de notre sanctuaire éducatif, du logiciel de précarisation et de flexibilisation du modèle néolibéral global. Le « deux poids, deux mesures » n’est pas qu’une affaire de diplomatie internationale ; il est la boussole d’une technocratie qui exige la performance des résultats tout en organisant la misère des moyens.

L’indivisibilité du statut face à l’intérim public

Le constat est d’une cohérence froide. D’un côté, les « invisibles de l’inclusion » — AED et AESH —, piliers indispensables du climat scolaire et de l’accompagnement de nos enfants les plus fragiles, sont maintenus sous le seuil de pauvreté par le biais de temps partiels imposés et de contrats fragmentés. De l’autre, un système de mutation aveugle qui déracine les compétences locales pour les remplacer, sur place, par des personnels contractuels corvéables.
L’éthique et l’optimisation pédagogique n’ont rien à voir dans ces arbitrages. L’objectif réel des rectorats est purement comptable : substituer au statut protecteur et historique de la fonction publique la fluidité d’une main-d’œuvre interchangeable, précarisée et moins coûteuse.
« Remplacer le statut par le contrat et la stabilité par la précarité : ce ne sont pas des dysfonctionnements administratifs, ce sont des choix idéologiques qui transforment l’Éducation nationale en une vaste entreprise d’intérim public. »
Pour La Réunion, forgée par la résistance aux structures d’oppression et aux dominations verticales, cette logique de gestion de guichet est une aberration destructive. Sur un territoire marqué par des urgences sociales hors normes, l’école a un besoin vital de continuité, d’ancrage territorial et d’ingénierie humaine stable. En injectant de l’instabilité managériale au cœur des classes et des vies scolaires, les décisions politiques actuelles sapent les fondements mêmes de la réussite de notre jeunesse. On n’émancipe pas une génération en confiant son avenir à des professionnels eux-mêmes installés dans l’insécurité du lendemain.

De la marchandisation globale à la souveraineté territoriale

Ce glissement vers la marchandisation du lien social procède du même logiciel qui aliène le développement économique de notre île. Nous le constatons avec la même acuité dans nos structures médico-sociales et au sein des associations de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) : partout, la logique marchande de l’appel d’offres et de la mise en concurrence sauvage remplace le financement structurel des missions d’intérêt général. C’est le retour feutré du vieux système de comptoir, où la puissance centrale décide pour nous, contre nous, maintenant le territoire sous perfusion pour mieux préserver les rentes captives d’un ordre obsolète.
Face à cette offensive globale, l’exigence de responsabilité et de souveraineté territoriale devient un impératif de survie. Défendre le statut des personnels, exiger le respect et le maintien des compétences réunionnaises sur leur terre, sanctuariser les métiers du soin et du lien ne sont pas des postures corporatistes. C’est refuser d’aligner nos consciences sur le logiciel des empires comptables. C’est le point de départ indispensable pour imposer la dignité collective face au chaos libéral.

Le flambeau de la résistance morale

C’est précisément ce sens de la verticalité éthique, de l’intégrité absolue et du refus du suivisme qui vient aujourd’hui de perdre l’un de ses plus nobles serviteurs. Le décès de Pierre Thiébault, survenu ce mardi 2 juin à l’âge de 83 ans, plonge le monde enseignant, syndical et militant réunionnais dans une profonde tristesse.
Enseignant émérite, intellectuel engagé et fidèle artisan des combats du PCR, il portait dans sa chair l’histoire des luttes et des déchirures de notre île — lui dont le père, fonctionnaire intègre, subit les foudres et l’exil forcé de l’infâme Ordonnance Debré de 1960. Homme de convictions totales, ayant eu le courage historique de rendre ses Palmes académiques lorsque les renoncements administratifs heurtaient ses valeurs profondes, Pierre Thiébault a dédié chaque jour de son existence à l’avènement d’une école réunionnaise authentiquement libérée des tuteurs coloniaux.
Face à la déshumanisation des chiffres, au mépris des statuts et au déracinement planifié de notre jeunesse, sa trajectoire exemplaire nous rappelle que la transmission est un acte de résistance. Saluer sa mémoire aujourd’hui, ce n’est pas seulement pleurer un homme, c’est refuser de plier. C’est reprendre le flambeau de sa rigueur morale pour continuer à tracer les chemins neufs de notre propre destin et imposer, envers et contre tout, la dignité de la terre réunionnaise.

Comme le rappelait Paul Vergès face à l’urgence d’assumer notre propre devenir et de protéger les forces vives de notre territoire :

« Le moment est venu où un peuple doit cesser d’attendre que son avenir soit dicté par d’autres. Notre responsabilité historique envers la jeunesse réunionnaise nous impose de refuser les schémas qui brisent les statuts, précarisent les compétences et déracinent nos enfants. La dignité d’un peuple commence là où s’arrête sa soumission aux décisions venues d’ailleurs. »

Nou artrouv’

David Gauvin

A la Une de l’actu

Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus