L’effet de ciseaux de l’Insee : Briser le mythe de la fatalité pour imposer la Responsabilité

3 juillet, par David Gauvin

Les chiffres du premier trimestre 2026 livrés par l’Insee ne souffrent aucune ambiguïté textuelle, mais ils souffrent un contresens politique majeur qu’il convient de briser. D’un côté, une stabilité absolue : La Réunion compte 294 700 emplois salariés, soit une variation de 0,0 % sur les trois premiers mois de l’année. De l’autre, une explosion : le taux de chômage bondit à nouveau pour atteindre la barre des 18 %. Face à ce paradoxe, le discours dominant s’apprête déjà à dérouler sa rengaine habituelle, faite de fatalisme géographique, de déplorations sur l’étroitesse du marché et de dépendance envers de futurs dispositifs d’aide nationale.

Ce diagnostic officiel est une erreur d’analyse profonde. Ce que l’Insee documente avec une précision clinique, ce n’est pas un accident de parcours conjoncturel, c’est une formule mathématique implacable : l’effet de ciseaux entre la démographie et le système économique actuel. Une économie qui maintient son stock d’emplois mais voit son chômage s’envoler est une économie où la population active disponible augmente plus vite que la capacité de création de postes du modèle en place. Le système tourne à plein régime pour sanctuariser l’existant, mais il est structurellement incapable d’absorber le flux de sa jeunesse. La stagnation de l’emploi dans une démographie positive équivaut, par simple mécanique comptable, à une fabrique de l’exclusion et des travailleurs pauvres.

Le mythe de la fatalité insulaire

Il faut en finir avec l’idée que ce chômage à 18 % serait une caractéristique intrinsèque, presque culturelle, de l’insularité réunionnaise. La fatalité est le refuge de ceux qui refusent de questionner les structures. Si notre marché du travail sature, c’est parce qu’il applique les règles d’un logiciel pensé à 10 000 kilomètres d’ici. Nous subissons de plein fouet les contrecoups de politiques de l’offre nationales conçues pour un marché françaisen situation de bas chômage, où le grand coup de rabot sur les contrats aidés (-2 000 contrats PEC en un an à La Réunion) est présenté comme une mesure de régulation saine.

Ici, ce copier-coller budgétaire est un désastre. En privant le tissu associatif et l’économie sociale et solidaire de ces leviers de proximité, on ne rationalise rien : on bascule mécaniquement des milliers de Réunionnais de l’activité vers l’inactivité totale. On détruit des services essentiels dans les micro-régions pour gonfler les lignes comptables de Pôle Emploi. L’impasse est totale, prévisible, et mesurée par les statistiques de l’État lui-même.

Les réponses structurelles du Plan de survie

Face à cette démonstration par les chiffres, la seule voie de sortie n’est pas de quémander un énième correctif réglementaire à Paris, mais d’imposer les ruptures de fond portées par le Plan de survie. La hausse mécanique de la population active exige une planification globale que l’économie de comptoir actuelle ne peut pas offrir.

Pour inverser l’effet de ciseaux de l’Insee, trois axes doivent être traduits en chantiers immédiats :

La production contre l’économie de transfert : On ne résoudra pas le chômage des jeunes par des primes à l’apprentissage à court terme qui saturent déjà le tissu des TPE (-6 % d’apprentis ce trimestre). La création d’emplois durables dépend du développement de filières endogènes non délocalisables : la recherche de l’autonomie alimentaire réelle, la structuration de circuits courts de transformation et la transition énergétique à 100 %. Ce sont les forces productives de la terre et de l’économie circulaire qui doivent générer les volumes d’emplois nécessaires, et non la seule distribution de biens importés.

La refondation des grands chantiers publics : La stagnation sectorielle de l’emploi appelle une relance par de grandes infrastructures structurantes hors du littoral immédiat, à l’image du projet historique de transport guidé ferré. C’est par des investissements majeurs, planifications sur le long terme pour répondre aux défis climatiques et démographiques, que l’on sortira le bâtiment de sa frilosité actuelle.

L’Assemblée Unique comme outil de pilotage : Pour orchestrer ce basculement, le modèle départemental et régional en silo a démontré son inefficacité. La gestion des politiques d’insertion, des fonds de compensation et de la formation professionnelle doit être unifiée sous l’autorité d’une collectivité territoriale unique dotée d’une compétence législative adaptée. Nous devons disposer du pouvoir juridique de bâtir nos proprios outils de protection et de redistribution, calés sur les réalités du bassin de l’océan Indien.

Le constat de l’Insee en ce milieu d’année 2026 ne doit pas nourrir le renoncement, mais aiguiser la lutte politique. Les chiffres ne font que traduire en statistiques ce que le Plan de survie démontrait par la méthode. L’immobilisme n’est plus tenable face à la réalité mathématique du marché du travail. Comme le rappelait si sagement Paul Vergès devant l’urgence de nos responsabilités : « On peut tricher avec les hommes, on peut tricher avec les lois, on ne triche pas avec la géographie et le climat. » Il est temps d’ajouter qu’on ne triche pas non plus avec les lois de la démographie. La solution est entre nos mains : il est temps de substituer la planification réunionnaise à la fatalité coloniale.

« La démographie n’est pas une menace, elle est notre force vive. Mais si nous refusons de lui donner les outils de sa responsabilité en l’enfermant dans les structures de l’assistance, nous transformons une richesse humaine en un drame social. La planification n’est plus un choix politique, c’est le devoir absolu de notre génération face à l’histoire. » — Paul Vergès

Nou artrouv’

David Gauvin

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