L’île-fracture : l’aménagement en question (5/5)

L’épreuve de l’autonomie (2026+) : reprendre le pouvoir sur notre sol

8 août, par David Gauvin

Ce n’est pas le relief qui nous paralyse, c’est la tutelle. Si La Réunion étouffe sous les pots d’échappement et se fracture entre ses Hauts et son littoral, c’est parce que son espace a toujours été pensé par d’autres, depuis des bureaux parisiens incapables de comprendre la réalité d’un rocher volcanique dans l’océan Indien. Il n’y aura pas de réparation territoriale sans une rupture politique majeure : arracher la souveraineté d’aménager notre pays pour y fonder, enfin, les villes de mi-pente dont nous avons besoin.

« Tant que la décision d’aménager notre terre sera prise à dix mille kilomètres par des fonctionnaires de passage, La Réunion restera une colonie administrative condamnée à l’embouteillage perpétuel. »

Posons le diagnostic sans fard. L’asphyxie quotidienne de notre île n’est ni un manque de chance, ni une fatalité géographique, ni une incivilité des conducteurs. C’est le produit direct du jacobinisme centralisé.

Depuis 1946, la République applique à La Réunion une grille de lecture uniforme, aveugle aux spécificités insulaires. On a plaqué sur 2 500 kilomètres carrés de montagnes et de ravines les mêmes dogmes routiers, le même culte du pétrole et les mêmes modèles de cités en béton que dans la banlieue parisienne. Le sacrifice du Chemin de Fer de La Réunion dans les années 1950 n’a jamais été un choix réunionnais : c’était une décision de chancellerie pour découper notre territoire au profit des constructeurs et des pétroliers métropolitains.

La camisole des préfectures et des circulaires

Aujourd’hui encore, nos élus sont réduits au rôle de gestionnaires de sous-préfecture, piégés dans une architecture administrative conçue pour les paralyser. Chaque projet d’urbanisme, chaque tentative d’innover se heurte au mur des administrations d’État :
La dictature des normes hors-sol : Comment construire un urbanisme créole respirant, adapté à notre climat et à notre relief, quand le Code de la construction est rédigé pour le climat tempéré de la France ? La technocratie d’État bloque les alternatives au nom de règles rigides pensées pour le continent.
La dépossession foncière : L’État conserve une mainmise paralysante sur l’arbitrage des sols, gelant les initiatives locales sous prétexte de doctrines descendantes, rédigées à Bercy ou au ministère de la Transition écologique, sans égards pour la réalité humaine de nos quartiers.
La division pour mieux régner : En entretenant le morcellement institutionnel de l’île entre micro-chapelles intercommunales et en distribuant les dotations au compte-gouttes, le pouvoir central souffle sur les rivalités clochardes des maires et empêche l’émergence d’un vrai plan d’aménagement régional.

Un acte de survie, pas un slogan

Revendiquer l’autonomie décisionnelle en matière d’aménagement n’a rien d’une posture idéologique : c’est l’unique outil pragmatique qui nous reste pour éviter l’effondrement spatial.
Prendre la responsabilité de notre sol, c’est imposer trois ruptures fondamentales :
1. Arracher le pouvoir normatif sur notre urbanisme
L’assemblée réunionnaise doit disposer du pouvoir d’adapter le droit du sol. Nous devons pouvoir fixer nos propres règles de construction, débloquer les verrous fonciers historiques et imposer la densité douce sur les mi-pentes sans dépendre des arbitrages d’un ministère parisien.
2. Bâtir les Villes Nouvelles de mi-pente (300 — 600 m)
C’est le grand dessein d’une Réunion souveraine. Pour libérer le littoral de l’emprise des hypermarchés et du béton, nous devons avoir l’autorité politique de fonder de véritables villes polycentriques à mi-pente. Des villes complètes, vivantes, offrant des logements dignes, des emplois de proximité, des commerces et des services publics, reliées par des transports guidés lourds en site propre.
3. Instaurer une Autorité Unique des Transports
Fini le saucissonnage absurde entre les lignes de bus des agglomérations et les routes de la Région. L’autonomie doit permettre de fonder une régie unique capable de déployer un plan ferroviaire et guidé à l’échelle de toute l’île, financé par nos propres arbitrages et affranchi des diktats budgétaires français.

Choisir la responsabilité contre la tutelle

Nous sommes au pied du mur. Soit nous continuons de quémander à Paris des rallonges financières pour poser un nouveau pansement sur la Route du Littoral — et nos enfants passeront encore leurs matinées bloqués dans les embouteillages en 2050. Soit nous affirmons notre maturité politique.
L’aménagement de La Réunion ne doit plus être le terrain de jeu de sous-préfets en mission de trois ans. C’est l’affaire du peuple réunionnais. Du battant des lames au sommet de nos montagnes, le moment est venu de décider nous-mêmes de la manière dont nous voulons habiter notre terre.

« L’autonomie n’est pas une concession qu’on attend du pouvoir central : c’est la décision d’un peuple de prendre en main les clés de sa propre maison. »

David Gauvin


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Témoignages - 82e année


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