Les planteurs dans le capital de Tereos Océan Indien : la transparence dérange-t-elle ?
6 juillet, parL’avenir de la filière dépend de la stratégie de l’industriel
6 juillet, par

Dans l’article de samedi a été mis à nu l’illusion du « privilège zorèy ». Nous avons démontré comment la focalisation identitaire et le ressentiment horizontal servaient de paravent à une structure de domination bien plus profonde : l’alliance objective entre le capitalisme patrimonial historique et la bourgeoisie managériale importée. Le peuple réunionnais, né des déchirures d’un crime contre l’humanité, ne pouvait s’émanciper par la complainte ethnique, mais par la transformation de ses structures économiques et culturelles.
Mais le refus du piège identitaire ne saurait justifier le statu quo. Reconnaître une dynamique de classe n’excuse en rien l’éviction systématique des cadres locaux, ni le verrouillage de notre économie. Au contraire, cela impose de définir les instruments concrets de notre souveraineté. L’émancipation n’est pas un concept éthéré ; elle se planifie, se légifère et se construit sur le terrain des rapports de force.
Pour briser le bloc hégémonique qui confisque l’avenir de La Réunion en ce milieu d’année 2026, trois ruptures opérationnelles doivent être portées à l’ordre du jour.
Il est temps de contester frontalement la violence symbolique qui disqualifie les compétences réunionnaises sous prétexte d’un prétendu « manque d’envergure ». Ce verdict idéologique n’est que le bras armé d’une hégémonie culturelle qui érige les codes français en normes exclusives de la compétence.
Face à la contestation montante, le pouvoir post-colonial utilise ce qu’Antonio Gramsci nommait le transformisme : la cooptation sélective et minoritaire de quelques figures locales au sein des cercles de décision. Cette assimilation de façade vise à vider la résistance de sa substance, en faisant croire à une ouverture du système tout en laissant l’infrastructure intacte.
La rupture exige d’opposer à l’habitus d’importation un capital autochtone légitime. Dans les grilles de sélection du secteur public et privé, la connaissance fine des vulnérabilités du territoire, la maîtrise des dynamiques interculturelles et l’aptitude à décider en milieu indianocéanique ne doivent plus être des options subsidiaires, mais des compétences pivots, hautement valorisées. Il ne s’agit pas d’abaisser les exigences par un réflexe de repli, mais de réévaluer la compétence à l’aune de son utilité sociale et territoriale réelle.
L’infrastructure réunionnaise est le cas d’école de l’extraversion économique : une économie dont les moteurs internes sont atrophiés, structurellement extravertie et dépendante des flux financiers de l’ancienne puissance coloniale et des importations massives. La surrémunération et les transferts publics, loin de fixer la richesse sur le territoire, alimentent un circuit fermé immédiatement capté par les structures monopolistiques de la grande distribution et des comptoirs modernes. Le capital public est injecté, consommé, puis instantanément extrait du territoire vers les sièges sociaux français ou les comptes de l’oligarchie patrimoniale.
La planification réunionnaise doit opérer un sabotage méthodique de cette économie de comptoir par un protectionnisme productif et conditionné. Chaque euro d’exonération fiscale (notamment les dispositifs de la continuité territoriale et de la LODEOM) doit être indexé sur une obligation de réinvestissement local.
Les marges abusives de l’import-export doivent être lourdement taxées pour abonder des fonds de souveraineté, gérés par les forces productives locales et l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), afin de financer nos filières de rupture : l’autonomie alimentaire, la transition énergétique intégrale et l’industrie de transformation endogène.
Le modèle actuel de décentralisation a muté en une gouvernance logistique de l’assistance. L’État-tuteur a remplacé le projet politique par la gestion technocratique des flux de la misère : on gère les minima sociaux par des algorithmes et des critères standardisés pensés à Paris, totalement déconnectés de la réalité de notre bassin. Cette gestion en silo dépolitise la détresse sociale et maintient notre collectivité dans un rôle de simple guichet distributeur inféodé aux arbitrages budgétaires à µParis.
L’émancipation exige la fin de cette tutelle managériale. La revendication d’une collectivité territoriale unique dotée d’une compétence législative adaptée est l’outil juridique indispensable pour substituer la planification réunionnaise à l’assistance. Sans ce pouvoir de forger nos propres lois, nous resterons désarmés face à la spéculation foncière qui exclut les nôtres, face au chômage structurel et face à l’impossibilité de contractualiser directement nos échanges commerciaux avec nos voisins de l’océan Indien.
Pour comprendre comment le débat public réunionnais a pu s’embourber dans ce piège identitaire, il faut en faire la généalogie politique. L’infusion actuelle des thèses du Rassemblement National (RN) dans notre atmosphère idéologique n’est pas une anomalie soudaine ; elle est l’héritière directe, presque légitime, de la matrice doctrinale de l’UDR et du RPR (Rassemblement pour la République) des décennies précédentes.
Historiquement, le RPR (successeur de l’UDR) à La Réunion — sous l’impulsion de Michel Debré — s’est construit sur une obsession obsessionnelle : neutraliser la conscience de classe et les revendications autonomistes portées par le PCR. Pour briser l’union des travailleurs, la droite gaulliste puis chiraquienne a méthodiquement substitué au conflit social un récit identitaire et nationaliste agressif. Le mot d’ordre était simple : diviser le peuple en opposant les « bons départementalistes » assimilés aux « autonomistes » peints en ennemis de la République.
Aujourd’hui, le RN a simplement récupéré et modernisé ce logiciel hérité du RPR. En transformant la critique légitime du système néocolonial en une rhétorique de la « préférence » et du rejet de l’autre, l’extrême droite accomplit la même fonction historique : détourner la colère populaire des détenteurs du capital pour la diriger vers des boucs émissaires géographiques ou ethniques.
Le continuum de la droite : Le RPR a appris à une partie du peuple à aimer sa dépendance sous couvert de patriotisme ; le RN lui apprend aujourd’hui à détester son voisin pour masquer son exploitation. C’est la même opération de chirurgie idéologique qui vise à immuniser la bourgeoisie rentière contre toute analyse marxiste des rapports de production.
La diversion identitaire cherche à fracturer le peuple pour maintenir l’ordre établi. Le travailleur réunionnais précarisé par les logiques de l’assistance et le jeune cadre diplômé bloqué par la violence symbolique de l’habitus d’importation partagent, au fond, une condition de dominés face au même bloc hégémonique.
Le dépassement du ressentiment horizontal exige la constitution d’un front de classe réunionnais, capable d’unir les forces vives du territoire — salariés, cadres, agriculteurs, acteurs de l’économie sociale — contre l’oligarchie de la rente et son appareil d’importation managériale.
Notre histoire a commencé par une violence absolue, celle de la négation de l’homme par le système de la plantation. Notre avenir commence par un acte de responsabilité absolue : celui de reprendre la maîtrise de notre économie, de nos institutions et de nos destins. Le temps de la transition passive est révolu ; l’ère de la responsabilité planifiée doit s’ouvrir.
« Le piège le plus redoutable tendu aux peuples en lutte pour leur libération est celui qui substitue la haine géographique à la lucidité économique. Diviser les exploités selon leur berceau est le dernier luxe des oppresseurs. »
Nou artrouv’.
David Gauvin
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