L’illusion ethnique du « privilège zorèy » : Détourner la diversion identitaire pour imposer l’analyse de classe

4 juillet, par David Gauvin

Les débats qui saturent l’espace public réunionnais en ce mois de juillet 2026 autour du « privilège zorèy » — alimentés par les dernières données sur les postes d’encadrement et les trajectoires migratoires — ne souffrent aucune ambiguïté factuelle, mais ils souffrent d’un contresens politique majeur qu’il convient de briser. D’un côté, on documente la surreprésentation des non-natifs dans certaines fonctions de responsabilité et les difficultés de retour d’une partie des jeunes diplômés réunionnais. De l’autre, le débat s’enferme dans une lecture identitaire opposant le Réunionnais natif au Réunionnais né en France. Face à ce paradoxe, le discours dominant déroule une rhétorique désormais bien connue, faite de conflits d’appartenance, de dénonciations de l’entre-soi et d’appels à une « préférence régionale ».Cette lecture passe pourtant à côté de l’essentiel.

Le peuple réunionnais présente une singularité historique fondamentale : il ne s’est pas constitué à partir d’un processus classique de peuplement, mais dans le cadre d’un système colonial fondé sur l’esclavage et la traite négrière, aujourd’hui reconnus comme des crimes contre l’humanité, auxquels s’est ensuite ajouté l’engagisme. Notre langue, notre culture et notre identité collective sont nées de cette histoire de violence, de domination, de résistances et de métissages. En ce sens, le peuple réunionnais est historiquement un peuple né d’un crime contre l’humanité. Cette affirmation n’a rien d’une formule polémique : elle rappelle simplement que notre société s’est construite dans un ordre économique, juridique et politique dont les effets continuent de structurer les rapports sociaux contemporains.
C’est précisément parce que cette histoire est fondatrice que le débat ne peut être réduit à une opposition entre individus selon leur origine géographique. Ce que révèlent les données disponibles n’est pas un problème relationnel entre Réunionnais et originaires de France, mais la persistance de mécanismes structurels hérités d’une formation sociale post-coloniale. La focalisation sur le « privilège zorèy » individualise et moralise un phénomène qui relève avant tout des rapports de pouvoir, de la distribution des capitaux et de la reproduction des positions dominantes.
Pour comprendre l’intensité des forces de domination et de résistance qui traversent notre territoire, il faut revenir à cette matrice historique. Ce n’est qu’à cette lumière que peuvent être analysés les mécanismes contemporains de reproduction des inégalités, plutôt qu’à travers le prisme réducteur du ressentiment identitaire.

Le mythe du privilège ethnique : Une lecture marxiste et bourdieusienne

Il faut en finir avec l’idée que ce « privilège » serait une caractéristique liée à la couleur de la peau ou au lieu de naissance en soi. La fatalité identitaire est le refuge de ceux qui refusent de questionner l’infrastructure économique et la superstructure culturelle héritées du pacte colonial.
L’infrastructure rentière, le capitalisme monopolistique et l’armée de réserve (Marx) : L’économie réunionnaise reste une économie de comptoir modernisée par les transferts publics, où le système de surrémunération (les 53 %) et l’hyper-concentration du capital privé ont fractionné la société en deux classes antagonistes. D’un côté, une bourgeoisie de la rente dont le pouvoir d’achat est indexé sur l’Occident ; de l’autre, un prolétariat maintenu dans la précarité.
C’est ici que l’analogie historique avec le système des « Gros Blancs » à La Réunion, ou des « Békés »aux Antilles, devient fondamentale. Le véritable moteur de la domination n’est pas l’injection récente de cadres exogènes, mais la permanence d’une oligarchie économique historique qui détient les moyens de production, les terres et les monopoles d’importation. Le dispositif post-colonial moderne a simplement élargi ce bloc hégémonique : l’alliance objective entre le grand capitalisme patrimonial local (les héritiers de l’économie de plantation) et la haute fonction publique administrative (souvent venue de France) verrouille le système.
En désignant l’exogène « Zorèy » comme l’unique coupable, l’idéologie dominante protège cette structure bicéphale. Le travailleur est incité à détester le cadre pour son origine, plutôt qu’à s’allier avec l’ensemble de sa classe contre la confiscation de la valeur ajoutée par les détenteurs du capital, qu’ils soient installés de longue date dans les hauts de l’île ou fraîchement débarqués de Paris.

L’habitus d’importation et la violence symbolique (Bourdieu) : Le drame de la fuite des cerveaux (34,5 % des diplômés du supérieur poussés à l’exil) s’analyse comme une extraction de ressources humaines. À leur retour, ces jeunes se heurtent à des grilles de sélection qui valorisent un capital culturel institutionnalisé par le pouvoir central (grandes écoles, réseaux « métropolitains »). Les codes, le rapport au pouvoir et les manières de parler de la classe dominante d’origine française sont érigés en normes exclusives de la compétence. L’exclusion des cadres locaux se pare ainsi des vertus de l’objectivité professionnelle (« manque d’envergure », « profil inadéquat »). C’est le propre de la violence symbolique : faire accepter aux dominés que leur éviction est justifiée par leur propre manque de “mérite”.
L’alliance des fractions dominantes : Les données célébrant la mixité sociale et l’absence de vie en vase clos des non-natifs masquent une réalité bourdieusienne : ces interconnexions se font par affinité de classe. La bourgeoisie administrative extérieure fréquente la bourgeoisie économique locale (les structures du capitalisme patrimonial). Cette homogamie de classe scelle le bloc hégémonique post-colonial et verrouille l’accès aux cercles de décision informels, maintenant le peuple réunionnais à la périphérie du pouvoir.

Le temps de la Responsabilité : Dépasser le ressentiment horizontal

Face à cette démonstration par les structures, la seule voie de sortie n’est pas de quémander un meilleur arbitrage ou des critères d’indigénat à l’État-tuteur — ce qui ne ferait que perpétuer notre dépendance et valider le lien de subordination —, mais de réactiver l’analyse historique du Parti Communiste Réunionnais (PCR).
Dès les années 1960, Paul Vergès théorisait le « colonialisme de l’âge nouveau ». Le PCR avait compris que la départementalisation avait mué l’ancienne colonie de plantation — dominée par l’oligarchie usinière des Gros Blancs — en une colonie de consommation alimentée par les transferts de fonds, utilisant la surrémunération pour créer une « aristocratie ouvrière » inféodée à la France et couper les élites de la masse populaire.
La lutte historique pour l’affirmation de la culture et de l’identité réunionnaise était un acte de résistance de classe visant à unir le peuple né de ce traumatisme historique originel contre le système colonial. Le débat actuel sur le « privilège zorèy » représente le triomphe de l’idéologie assimilationniste : il transforme une exigence collective d’émancipation en un ressentiment horizontal, stérile et individualisé.
Pour inverser cette trajectoire de dépendance, la critique sociale doit abandonner le terrain ethnique pour imposer trois axes de rupture structurelle :
La souveraineté de production contre l’économie de comptoir : On ne résoudra pas l’asymétrie post-coloniale par des primes à court terme. La création d’emplois durables et l’intégration des forces vives dépendent du développement de filières endogènes non délocalisables : l’autonomie alimentaire réelle, la transition énergétique à 100 % et la transformation locale. Ce sont les forces productives du territoire qui doivent générer la valeur, face aux structures monopolistes d’importation.
La décentralisation des critères de légitimité : Il est vital de briser le monopole de l’habitus et du capital culturel français dans l’accès aux responsabilités. La validation des compétences doit être reconnectée aux réalités endogènes et aux besoins spécifiques du bassin de l’océan Indien, libérant les cadres locaux du plafond de verre de la violence symbolique.
Le pouvoir juridique et la planification : Pour orchestrer ce basculement, le modèle en silo actuel a démontré son inefficacité. L’émancipation exige des outils de pilotage unifiés et une collectivité territoriale dotée d’une compétence législative adaptée, capable de substituer la planification réunionnaise à la gestion coloniale de l’assistance.
Le constat des inégalités en ce milieu d’année 2026 ne doit pas nourrir le ressentiment identitaire, mais renforcer l’exigence d’une transformation structurelle. Tant que nous refuserons de poser le débat en termes de rapports de production, de répartition des capitaux, de reproduction sociale et d’organisation du pouvoir, le système continuera de prospérer sur nos divisions, en détournant le regard des mécanismes profonds qui assurent sa propre reproduction.
Le peuple réunionnais est né, dans son histoire, d’un crime contre l’humanité. Il ne peut accepter que l’héritage de cette violence fondatrice continue de produire, sous des formes renouvelées, des rapports de dépendance économique, de domination culturelle et de confiscation du pouvoir. Notre responsabilité n’est pas d’opposer les individus selon leur origine, mais de transformer les structures qui perpétuent ces inégalités et empêchent l’émancipation collective.
La planification n’est plus un choix idéologique : elle est devenue un impératif de responsabilité historique. La souveraineté productive, la maîtrise de nos outils de développement, la reconnaissance des compétences réunionnaises, l’adaptation de nos institutions aux réalités de notre territoire et la reconquête de notre capacité à décider constituent les conditions d’une véritable émancipation. On ne dépasse pas un héritage colonial par le ressentiment, mais par la construction patiente d’un modèle capable de produire sa propre richesse, ses propres élites, son propre savoir et sa propre capacité de décision.
L’histoire nous enseigne qu’aucune domination n’est éternelle. Les structures qui ont façonné notre société peuvent être transformées par la volonté politique, la mobilisation collective et la lucidité intellectuelle. La responsabilité de notre génération n’est pas seulement de dénoncer les héritages du passé, mais d’avoir le courage de bâtir les institutions qui permettront enfin au peuple réunionnais de maîtriser pleinement son destin.
« Un peuple n’est véritablement libre ni lorsqu’il oublie son histoire, ni lorsqu’il s’y enferme, mais lorsqu’il transforme cette histoire en responsabilité pour construire son avenir. »

Nou artrouv’.

David Gauvin

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