L’agenda 2030 à La Réunion : le bilan interdit (2/5)

La Réunion face au piège de la rente : Du colbertisme colonial au néo-comptoir commercial

28 juillet, par David Gauvin

En ratifiant l’Agenda 2030, la France s’est engagée à bâtir des économies soutenables, souveraines et distributives. À La Réunion, la persistance d’un colbertisme économique modernisé et d’un coût de la vie asphyxiant démontre l’échec d’un système soutenu par les deniers publics au profit de quelques oligopoles.
« Il n’y a pas de véritable liberté sans indépendance économique, ni de justice sociale dans une économie de rente. »
— Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Économie

Lors de l’adoption des Objectifs de Développement Durable (ODD) en 2015, l’ONU a posé un principe fondamental : la croissance économique ne peut être séparée de la justice sociale et de la sobriété écologique. Le deuxième volet de l’Agenda 2030 rassemble quatre objectifs cruciaux : Travail décent et croissance économique (ODD 8), Industrie, innovation et infrastructure (ODD 9), Inégalités réduites (ODD 10) et Consommation et production responsables (ODD 12).

Pourtant, à La Réunion, dix ans de politiques publiques n’ont fait que perpétuer sous des formes modernes le colbertisme économique théorisé au XVIIe siècle — cet « Exclusif » qui interdit l’émergence d’une souveraineté productive locale au profit d’un circuit d’importation sous perfusion des transferts publics métropolitains.

+37 % sur la nourriture et rentes de situation : L’échec de l’ODD 10

L’ODD 10 fixe l’obligation d’accroître le revenu des 40 % les plus pauvres et de résorber les écarts de pouvoir d’achat. À La Réunion, l’héritage du colbertisme produit exactement l’inverse sous l’effet de positions dominantes et de monopoles de fait dans la grande distribution et la logistique maritime.
Selon les données comparatives de l’INSEE (INSEE, Enquête Comparaison Spatiale des Prix 2023), les prix des produits alimentaires à La Réunion sont supérieurs de 37 % à ceux de la France, tandis que le niveau général des prix y est plus élevé de 9 %. Cette surcroissance des prix frappe de plein fouet un territoire où le revenu disponible médian s’établit à seulement 1 370 euros par mois (INSEE, FiLoSiFi 2023), contre 1 930 euros en France. Le système fiscal local — notamment l’Octroi de mer — taxe l’importation mais échoue à stimuler la production locale, servant avant tout de ressource budgétaire aux collectivités sans protéger le consommateur réunionnais.

34 % de chômage chez les jeunes et 80 % d’importations : Le naufrage des ODD 8, 9 et 12

Sur le plan de l’emploi, de l’ingénierie productive et de la responsabilité environnementale, les indicateurs officiels traduisent un blocage systémique :
Emploi et jeunesse (ODD 8) : Selon les indicateurs du chômage (INSEE, Enquête Emploi 2024), le taux de chômage atteint 18 % à La Réunion, soit plus du double de la moyenne française (7,5 %). Chez les jeunes de 15 à 24 ans, ce chiffre culmine à 34 %, condamnant plus d’un tiers de la jeunesse active à l’inactivité ou à la précarité des contrats aidés.
Souveraineté industrielle et logistique (ODD 9) : Selon les bilans douaniers et économiques (INSEE & Douanes Françaises, Bilan du Commerce Extérieur 2023), La Réunion importe plus de 80 % des biens qu’elle consomme, générant un déficit commercial abyssal de plus de 3,8 milliards d’euros par an. Le tissu industriel local reste cantonné à moins de 5 % du PIB territorial, confinant l’île à une dépendance totale vis-à-vis des flux maritimes mondiaux.
Consommation irresponsable (ODD 12) : Cette dépendance importatrice impose l’acheminement annuel de centaines de milliers de conteneurs par fret maritime sur plus de 10 000 kilomètres, générant une empreinte carbone importée considérable et une vulnérabilité extrême aux chocs logistiques mondiaux, à l’opposé de la résilience prônée par l’ONU.
Les chiffres certifiés du blocage : +37 % sur les prix alimentaires (INSEE, 2023), 18 % de chômage global et 34 % chez les jeunes (INSEE, 2024), 80 % de produits importés (Douanes, 2023). Le portrait d’une économie sous perfusion qui enrichit la rente d’importation au détriment de la production locale.

L’impératif de la rupture : Casser le néo-colbertisme pour produire localement

Les défaillances structurelles de La Réunion ne seront pas corrigées par des chèques d’urgence distribués lors des crises sociales ou par des baisses marginales de prix négociées en préfecture. L’Agenda 2030 exige une transformation de modèle : rompre définitivement avec le dogme colbertiste de l’importation exclusive pour bâtir une économie de production, de souveraineté et de valeur ajoutée territoriale.
Continuer d’injecter des deniers publics pour soutenir un pouvoir d’achat aussitôt capté par les marges des grands groupes d’importation est un non-sens économique. Pour respecter les engagements de la France devant l’ONU, il faut réguler sévèrement les positions oligopolistiques, refondre la fiscalité au service exclusif du développement productif local et faire de La Réunion un pôle régional d’innovation et d’exportation dans le bassin de l’océan Indien.

Il ne s’agit plus de subventionner la vie chère, mais de détruire les mécanismes qui la créent.

« Une économie qui ne crée pas d’emplois pour sa jeunesse et qui fonde sa prospérité sur l’importation de la valeur des autres est une économie condamnée à la crise permanente. »

— Thomas Piketty, Économiste

David Gauvin

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