L’agenda 2030 à la réunion : le bilan interdit (1/5)

La Réunion face au volet humain de l’ONU : Le reniement du contrat social

27 juillet, par David Gauvin

En signant le pacte mondial de 2015, la France s’est engagée à éradiquer la pauvreté et à garantir la santé et l’éducation pour tous. À La Réunion, le maintien d’un tiers de la population sous le seuil de pauvreté prouve l’échec d’un modèle d’assistance qui perpétue la dépendance au lieu de créer l’émancipation.

« Il ne peut y avoir de paix sans développement, ni de développement sans paix, et aucun des deux sans le respect des droits humains et de la dignité sociale. »
— Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies

Adoptés en septembre 2015 par les 193 États membres des Nations Unies réunis à New York, les Objectifs de Développement Durable (ODD) constituent le programme universel de l’Agenda 2030. Conçus pour remplacer les Objectifs du Millénaire, ces 17 objectifs interconnectés ne s’adressent pas uniquement aux pays en développement : ils engagent juridiquement et politiquement chaque État signataire — dont la France — à transformer ses politiques publiques sur son propre territoire d’ici 2030.

Le premier volet de cet agenda, articulé autour des ODD 1 à 5, pose le socle indépassable de la dignité humaine : Pas de pauvreté (ODD 1), Faim « Zéro » (ODD 2), Bonne santé et bien-être (ODD 3), Éducation de qualité (ODD 4)et Égalité entre les sexes (ODD 5).
Onze ans après la signature de ce pacte mondial solennel, le bilan sur le sol réunionnais dresse un réquisitoire contre l’efficacité de l’action publique.

320 000 pauvres et l’aide alimentaire : Le naufrage des ODD 1 et 2

L’ODD 1 exige de réduire d’au moins la moitié la proportion d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans la pauvreté sous toutes ses formes. À La Réunion, les données officielles (INSEE, Enquête FiLoSiFi 2023) révèlent que 36 % de la population vit sous le seuil de pauvreté national (soit environ 320 000 personnes disposant de moins de 1 120 euros par mois), un niveau 2,5 fois supérieur à celui de la France (14,5 %).
L’État s’est installé dans un confort coupable : compenser la misère par des transferts sociaux (RSA, allocations) sans jamais créer les conditions de l’insertion par l’emploi. Ce modèle de perfusion prévient l’émeute immédiate, mais il condamne des générations entières à l’assistance. Selon les données consolidées des réseaux de solidarité (Banque Alimentaire des Mascareignes & CCAS, Bilan consolidé 2024), cette pauvreté monétaire se traduit par une vulnérabilité directe (ODD 2) : jusqu’à 100 000 Réunionnais ont eu besoin de solliciter l’aide alimentaire au moins une fois au cours de l’année pour faire face à un choc financier et subvenir à leurs besoins vitaux. Qu’un département de la 7e puissance mondiale connaisse une telle précarité alimentaire ponctuelle ou structurelle remet directement en cause le respect des engagements onusiens de la France.

Une démocratie sanitaire et éducative sacrifiée : Le constat sur les ODD 3, 4 et 5

Sur le front de la santé et de l’instruction (ODD 3 et 4), la rupture d’égalité territoriale est tout aussi documentée par les rapports officiels :
Santé (ODD 3) : Selon les données de santé publique (ARS La Réunion & CNAM, Cartographie des pathologies 2024), plus de 10 % de la population réunionnaise est prise en charge au titre d’un diabète en affection de longue durée (ALD), soit un taux deux fois supérieur à la moyenne française (5,7 %). Ce drame épidémiologique est amplifié par la pauvreté sociale et l’omniprésence sur le marché local de produits ultra-transformés et surchargés en sucre, que la régulation publique peine à contenir.
Éducation (ODD 4) : Selon les enquêtes nationales d’évaluation (INSEE & ANLCI, Enquête IVQ 2022), 11 % de la population âgée de 16 à 65 ans est en situation d’illettrisme (soit près de 58 000 personnes), contre 7 % en France. Par ailleurs, selon les statistiques éducatives (Ministère de l’Éducation Nationale, Bilan décrochage 2024), le taux de sortants du système scolaire sans diplôme atteint 15 %, privant une large partie de la jeunesse des clés d’accès au marché du travail.
Égalité des sexes (ODD 5) : Les rapports sécuritaires (Ministère de l’Intérieur / SSMSI, Rapport sur les violences intrafamiliales 2024) classent La Réunion au 3e rang des départements français les plus touchés par les violences intrafamiliales, avec un taux dépassant 8,5 victimes pour 1 000 habitants, révélant un manque persistant de moyens de prévention et d’hébergement d’urgence.
Les chiffres certifiés du retard : 36 % de pauvreté (INSEE, 2023), 80 000 à 100 000 personnes ayant eu besoin d’une aide alimentaire dans l’année (BAM & CCAS, 2024), 10 % de diabétiques en ALD (ARS/CNAM, 2024), 11 % d’illettrisme (ANLCI, 2022). Des indicateurs d’une gravité exceptionnelle, maintenus au cœur de la République.

L’impératif de la rupture : Sortir du modèle de perfusion

L’Agenda 2030 n’est pas une déclaration d’intentions réservée aux diplomaties étrangères : c’est un engagement souscrit par l’État français, comptable de son application sur l’ensemble de ses territoires. En tolérant qu’un tiers des Réunionnais soient relégués dans une précarité systémique, la France contredit la lettre et l’esprit des traités qu’elle a signés devant la communauté internationale.
La leçon de cet échec est claire : on ne résoudra pas la crise humaine réunionnaise en augmentant marginalement les crédits d’assistance ou en créant de nouveaux guichets administratifs. Il faut changer de modèle. Il faut rompre avec la logique de la compensation pécuniaire qui entretient la dépendance, pour bâtir une véritable politique d’émancipation : un plan de rattrapage structurel fondé sur l’exigence éducative, la prévention sanitaire contraignante et la création d’emplois durables.
Il ne s’agit plus de gérer la pauvreté réunionnaise, mais d’éradiquer le système qui la produit.

« Le développement ne consiste pas à accroître la quantité de biens distribués, mais à élargir la liberté réelle des individus de mener la vie qu’ils ont des raisons d’apprécier. »
— Amartya Sen, Prix Nobel d’Économie

David Gauvin

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