La Réunion sous perfusion : Anatomie d’un effondrement organisé

9 mai, par David Gauvin

La colère de la CGTR en ce mois de mai 2026 n’est pas une simple péripétie sociale. En réclamant 200 euros face à une inflation alimentaire qui culmine à 37 %, le syndicat ne fait pas que défendre le portefeuille des travailleurs ; il pointe du doigt la faillite d’un modèle. Mais pour comprendre pourquoi le ticket de caisse explose en même temps que les contrats aidés s’effondrent, il faut plonger dans les rouages d’un système qui préfère la rente à la dignité.

Une économie de comptoir héritée du passé

La vie chère à La Réunion n’est pas un accident climatique. C’est la mutation d’un modèle colonial qui n’a jamais fait sa mue. Nous sommes passés de l’économie de plantation à l’économie de comptoir. Hier, on contrôlait la terre ; aujourd’hui, on contrôle le port, la logistique et les rayons.

Le mécanisme reste le même : l’exclusivité. Nous importons l’essentiel de ce que nous consommons et nous exportons notre jeunesse. Ce « système de vie chère » dénoncé par la CGTR est en réalité une machine à prélever une marge sur chaque geste du quotidien, maintenue par des structures de monopole qui verrouillent l’entrée du territoire et dictent les prix.

Le chantage à l’Octroi de mer : Le hold-up de l’État

C’est ici que le piège devient systémique. On nous vend l’octroi de mer comme le responsable de nos maux. C’est une erreur de cible. L’octroi de mer est le poumon financier de toutes nos collectivités. S’il pèse si lourd sur le caddie des Réunionnais, c’est parce que Paris l’utilise comme un substitut à ses propres obligations.

L’État sous-dote structurellement La Réunion. En minorant la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF) au motif que la surrémunération des fonctionnaires injecte déjà assez de cash, Bercy force les mairies à se financer sur la consommation. C’est un cynisme absolu : on taxe le ventre du plus pauvre pour payer le contrat précaire du voisin. L’État organise notre dépendance fiscale pour ne pas avoir à payer sa dette de solidarité nationale.

La précarité comme mode de gouvernement

La chute brutale des contrats aidés — de 10 000 à 4 000 cette année — n’est pas une mesure d’économie, c’est une mise à nu. Depuis des décennies, on fait fonctionner nos écoles, nos cantines et nos parcs sur le provisoire. On a transformé un outil d’insertion en une condition de fonctionnement.

Pourquoi ? Parce que la précarité est un outil de contrôle. Elle permet de contenir le chômage sans transformer l’économie. Elle permet de faire fonctionner les services sans les stabiliser. Elle empêche les Réunionnais de se projeter, car quand on survit à six mois, on ne conteste pas le modèle sur dix ans.

Sortir du cercle vicieux

Le système corrige en surface ce qu’il fabrique en profondeur. On ne peut pas demander de baisser les prix sans exiger une DGF juste. On ne peut pas parler d’insertion en organisant la rotation de la misère.

La réduction des contrats aidés, couplée à l’asphyxie du pouvoir d’achat, n’est pas qu’une crise budgétaire : c’est une impasse politique. On ne fonde pas une société sur l’incertitude et sur une taxe de survie dont l’assiette est décidée à 10 000 kilomètres. Il s’agit désormais de savoir si nous acceptons encore ce rôle de “comptoir” ou si nous exigeons enfin un modèle qui nous permette de bâtir une stabilité réelle sur notre propre sol.

« Une mutation qui ne serait qu’une simple substitution de mots à d’autres mots, de formes à d’autres formes, ne serait qu’une dérision. Ce qu’il faut, c’est une mutation de substance. » — Aimé Césaire

Nou artrouv’

David Gauvin

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