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10 avril, par

Les leçons oubliées de l’histoire.
Les sociétés ont parfois la mémoire courte.
À chaque flambée des prix, à chaque crise économique, on nous explique que ces hausses seraient la conséquence naturelle des lois du marché. Comme si ces phénomènes relevaient d’une mécanique abstraite, presque inévitable.
Pourtant, l’histoire rappelle une réalité beaucoup plus simple : dans les périodes de pénurie ou de tension économique, certains savent toujours transformer la crise en profit.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, La Réunion fait l’expérience brutale de cette réalité. Isolée du reste du monde, l’île subit le blocus maritime imposé par la flotte britannique. Les routes commerciales se ferment, les navires marchands cessent d’arriver et les produits essentiels se raréfient.
Le riz manque.
Le pétrole devient rare.
Les tissus, les médicaments et de nombreuses denrées disparaissent progressivement des étals.
Dans cette économie contrainte, la population s’organise comme elle peut. On rationne, on cultive davantage, on développe les solidarités.
Mais dans toutes les sociétés confrontées à la pénurie apparaît toujours la même figure : celle du spéculateur.
Certains stockent les marchandises pour les revendre plus cher. D’autres profitent de la rareté pour imposer leurs prix. La crise devient une opportunité.
Ces pratiques suscitaient alors une indignation profonde. On appelait ceux qui en profitaient les profiteurs de guerre.
Cette situation n’était d’ailleurs pas propre à La Réunion.
Dans toute l’histoire économique, les périodes de pénurie ont souvent conduit les autorités publiques à intervenir directement pour empêcher les dérives spéculatives.
Pendant les guerres mondiales, les États mettent en place des systèmes de rationnement et de contrôle des prix pour empêcher l’enrichissement de quelques-uns sur le dos des populations.
Même dans l’économie coloniale réunionnaise, la question du prix des denrées essentielles — notamment le riz, aliment de base de la population — a longtemps été considérée comme une question sociale et politique majeure.
Car chacun comprenait une chose simple : lorsque les prix des biens essentiels deviennent incontrôlables, ce n’est plus seulement une question économique.
C’est une question de justice. Le mythe du marché qui fixerait naturellement les prix
Aujourd’hui, le contexte a profondément changé.
Les pénuries ne viennent plus d’un blocus maritime mais des tensions de l’économie mondiale : crises énergétiques, conflits géopolitiques, perturbations climatiques, spéculation sur les matières premières.
Le pétrole augmente.
Le cacao atteint des niveaux historiques.
Le transport maritime renchérit tous les produits importés.
Et chaque fois, la même explication revient : le marché.
Pourtant, cette idée repose sur une conception ancienne de l’économie.
Au XVIIIᵉ siècle, l’économiste écossais Adam Smith expliquait que les prix finissent par graviter autour d’un prix naturel, c’est-à-dire le coût réel de production augmenté d’un profit raisonnable. Dans cette vision classique, la concurrence devait empêcher les excès : si les prix montent trop, de nouveaux producteurs apparaissent et l’équilibre se rétablit.
Mais cette représentation correspondait à une économie encore largement liée à la production réelle.
Dès le XIXe siècle, Karl Marx observait déjà que le capitalisme pouvait générer des situations où les prix s’éloignent de la valeur réelle du travail.
Au XXe siècle, l’économiste John Maynard Keynes allait plus loin encore en montrant que les marchés pouvaient être dominés par la spéculation et les anticipations collectives.
Autrement dit, les prix ne reflètent plus seulement la production. Ils reflètent aussi les paris sur l’avenir.
Cette évolution s’est accélérée avec la financiarisation de l’économie mondiale.
Comme l’a montré l’historien Fernand Braudel, le capitalisme n’est pas simplement l’économie de marché. Il est souvent la capacité de certains acteurs puissants à se placer au-dessus du marché, à influencer les règles et à tirer profit des déséquilibres.
Aujourd’hui, le prix du pétrole ne dépend plus uniquement du coût d’extraction ou du transport. Il dépend surtout des marchés financiers où s’échangent des contrats à terme sur des volumes gigantesques.
Ces transactions représentent parfois des quantités très supérieures à la production réelle.
Autrement dit : on spécule sur du pétrole qui n’existe pas encore. Le cacao, ou l’exemple d’un prix devenu spéculatif
Prenons un exemple simple : celui du cacao, matière première essentielle du chocolat.
Depuis quelques mois, son prix sur les marchés internationaux atteint des niveaux historiques. Les médias évoquent les mauvaises récoltes ou les tensions climatiques en Afrique de l’Ouest.
Mais cette explication ne dit qu’une partie de l’histoire.
Le cacao est aujourd’hui largement négocié sur les marchés financiers. Des contrats à terme s’échangent quotidiennement entre investisseurs, fonds d’investissement et opérateurs spécialisés qui parient sur l’évolution future des prix.
Ces échanges représentent parfois des volumes bien supérieurs à la production réelle.
Autrement dit, on peut spéculer sur des récoltes qui ne sont pas encore sorties de terre.
Le paradoxe est frappant.
Pendant que le prix du chocolat augmente dans les rayons des magasins, les planteurs qui cultivent les fèves ne perçoivent qu’une part infime de cette hausse.
Entre le producteur et le consommateur final se succèdent négociants, industriels, marchés financiers et anticipations spéculatives.
Et au bout de cette chaîne, une question devient presque impossible à trancher :
combien coûte réellement la production d’une tablette de chocolat ?
Le même phénomène se retrouve avec le pétrole, dont dépend directement le prix du carburant.
Sur les marchés internationaux, le pétrole est l’une des matières premières les plus échangées au monde. Des contrats à terme sont achetés et vendus chaque jour par des banques, des fonds d’investissement et des opérateurs financiers qui anticipent les tensions géopolitiques ou les fluctuations de la demande.
Ces transactions représentent souvent des volumes très supérieurs au pétrole réellement extrait.
Autrement dit, on peut acheter et vendre du pétrole qui n’a pas encore été produit.
Dans ces conditions, le prix du baril dépend autant des anticipations financières que du coût réel de production.
Pour les consommateurs, la conséquence est immédiate.
À chaque hausse du baril, le prix du carburant augmente. Le transport renchérit les marchandises. Et au bout de la chaîne, c’est l’ensemble du quotidien qui devient plus cher.
Pour un territoire comme La Réunion, ces mécanismes ne sont pas une abstraction économique.
Notre économie dépend massivement des importations. Chaque variation des marchés internationaux se répercute immédiatement sur le prix de l’énergie, de l’alimentation ou du transport.
Ainsi, des décisions prises dans des salles de marché situées à des milliers de kilomètres finissent par déterminer le prix de notre quotidien.
La vie chère apparaît alors comme une fatalité.
Mais elle ne l’est pas.
Car derrière les fluctuations du marché se cache toujours un rapport de force économique.
Comme l’écrivait l’économiste John Maynard Keynes :
« Lorsque le développement du capital d’un pays devient le sous-produit des activités d’un casino, le travail est mal fait. »
Cette observation, formulée il y a près d’un siècle, résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité.
Car derrière les fluctuations du pétrole, du cacao ou du transport maritime se dessine une réalité plus profonde : celle d’une économie mondiale où la spéculation pèse parfois davantage que le travail de ceux qui produisent réellement les richesses.
La question n’est donc pas seulement économique. Elle est politique.
Tant que le prix des choses essentielles sera fixé par la spéculation plutôt que par le travail de ceux qui produisent, la vie chère restera moins un accident économique qu’un choix de système.
David Gauvin
Une nouvelle étude alerte sur l’urgence d’arrêter de polluer
Mézami zot i pé dir amwin si zot i koné de nom in ga i apèl Omar Artann. Si zot i koné pa, mi pé dir azot sé in boug néna trann-katran, li sorte (…)
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