« La Voix des Origines : Ces géants qui ont pensé l’Afrique unie » — Épisode 9 : Épilogue

Le piège de la fausse souveraineté et le devoir de puissance

25 juillet, par David Gauvin

« Tant que le panafricanisme sera un slogan d’opposition et non une ingénierie d’État, l’Afrique ne fera que changer de créanciers et de tuteurs. »

Il est temps de sortir des consolations de l’Histoire. Soixante ans après les indépendances, le panafricanisme souffre d’un malentendu tragique : nous avons confondu le théâtre de la souveraineté — un drapeau, un hymne, un siège à l’ONU — avec les réalités de la puissance matérielle.

En 2026, à l’heure du grand réalignement géopolitique mondial et de la fin de l’hégémonie occidentale, une certitude s’impose : l’Afrique n’était pas seulement dominée par la force de ses oppresseurs, elle l’était par l’absurdité de ses divisions. Si le continent veut éviter de retomber dans la servitude au XXIe siècle, il doit affronter trois vérités dérangeantes.

I. Rompre avec un tuteur n’est pas devenir libre

La plus grande illusion contemporaine consiste à prendre la gesticulation anti-impérialiste pour de la stratégie. Chasser un ancien colonisateur, brûler un drapeau ou rompre un accord de défense ne constitue pas, en soi, un acte de libération. En géopolitique, le vide n’existe pas : un micro-État balkanisé qui rompt avec l’Occident sans s’adosser à un bloc continental unifié ne fait que se livrer, pieds et poings liés, aux nouvelles puissances d’Eurasie ou du Golfe.

George Padmore et Kwame Nkrumah l’avaient prédit avec une précision chirurgicale : la substitution d’un protecteur par un autre n’a jamais été une décolonisation. C’est simplement une restructuration du marché de la dépendance. Sans monnaie commune, sans armée fédérale et sans diplomatie unifiée, la rhétorique de la rupture n’est qu’un changement de bailleur de fonds.

II. Le marché unique est une chimère sans usines

Nous célébrons la Zone de libre-échange continentale (ZLECAf) comme une panacée, mais nous oublions les lois élémentaires de l’économie. Comment prétendre intégrer des nations qui ne produisent rien qu’elles ne consomment, et qui exportent toutes les mêmes matières brutes vers les métropoles industrielles du Nord et d’Asie ?

L’unité ne naîtra pas des signatures au bas de traités de libre-échange copiés sur le modèle européen. Elle naîtra, comme l’enseignaient Cheikh Anta Diop et Marcus Garvey, de la souveraineté industrielle : la création de cartels publics sur nos minerais stratégiques (lithium, cobalt, bauxite, uranium), le contrôle absolu de nos chaînes de valeur et l’interconnexion lourde de nos réseaux énergétiques. La puissance ne commence pas au guichet de douane, elle commence à l’usine et dans le laboratoire.

III. La souveraineté ne peut servir de masque à la faillite morale

La menace la plus insidieuse vient de l’intérieur. Le panafricanisme est trop souvent confisqué par des élites qui en font un bouclier rhétorique pour masquer leurs faillites, leur corruption et leur incapacité à gouverner. On invoque la « main de l’étranger » pour faire oublier l’absence d’écoles, d’hôpitaux et de justice.

Frantz Fanon et Amílcar Cabral nous avaient mis en garde : un discours souverainiste qui ne s’accompagne pas d’une rigueur éthique et d’un service sacré du peuple est une imposture. La jeunesse africaine ne se nourrit pas de slogans. Si le panafricanisme officiel ne devient pas une matrice de gouvernance irréprochable et de progrès scientifique, il sera balayé par la colère populaire ou récupéré par de nouveaux autoritarismes.

L’exigence du présent

Du Bois nous a donné la vision du monde ; Garvey, l’orgueil industriel ; Padmore, le pragmatisme diplomatique ; Nyerere, l’enracinement populaire ; Nkrumah, l’impératif fédéral ; Fanon, la sécession mentale ; Diop, le bouclier scientifique ; Mbeki, l’ambition institutionnelle.

Ces géants n’ont pas écrit des poèmes : ils ont dressé le cahier des charges de notre survie. L’Afrique du XXIe siècle n’a plus besoin d’hommages commémoratifs ni de lamentations victimaires. Dans le grand jeu multipolaire qui s’ouvre, elle n’a plus que deux options : s’unir pour imposer sa puissance, ou rester divisée pour être dévorée.

L’Histoire ne nous pardonnera plus de ne pas avoir choisi.

David Gauvin

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