L’île-fracture : l’aménagement en question (2/5)

Le Sacrifice du Rail (1950-1976) : L’erreur du tout-automobile

5 août, par David Gauvin

Dans les années 1950, La Réunion possédait un réseau ferré moderne traversant l’île et transportant voyageurs et marchandises. Sa liquidation progressive au profit du pétrole et de l’asphalte importés est l’un des plus grands scandales d’aménagement du XXe siècle insulaire.

« Un pays développé n’est pas un endroit où les pauvres ont des voitures, c’est un endroit où les riches utilisent les transports en commun. »
— Enrique Peñalosa, Urbaniste et homme politique

Chaque matin, bloqués dans le serpent d’acier des embouteillages du littoral, les Réunionnais observent les vestiges effacés d’un monde disparu : ici un vieux viaduc recouvert par la végétation, là une ancienne gare reconvertie en bureau administratif. Ce sont les fantômes du Chemin de Fer de La Réunion (CPR).
Pendant près d’un siècle, de 1882 à sa fermeture définitive dans les années 1970, le train reliant Saint-Benoît à Saint-Pierre en passant par Saint-Denis et Le Port a été la colonne vertébrale du territoire. Il franchissait le cap Bernard par des tunnels taillés dans la roche, transportait les tonnes de canne vers les usines et acheminait des millions de voyageurs sans jamais créer un seul embouteillage.
Comment la puissance publique a-t-elle pu détruire un tel outil de souveraineté et d’équité spatiale ?

L’illusion du progrès et la pression du pétrole importé

Au lendemain de l’abolition du statut colonial de 1946, la France entre dans les « Trente Glorieuses ». L’État jacobin importe à La Réunion le dogme continental de l’époque : la modernité s’incarne dans le moteur à explosion, la voiture individuelle et le camion de livraison.
Sous couvert de moderniser l’île, les décisions budgétaires des années 1950 et 1960 condamnent sciemment le rail réunionnais :
Le désinvestissement organisé : Plutôt que de moderniser les voies et le matériel roulant du CPR, les crédits publics sont massivement réorientés vers la percée des premières routes nationales littorales.
La victoire des lobbies de la route : Le basculement vers le transport routier ravit les importateurs de carburant, de véhicules et de pneumatiques. On remplace une infrastructure collective durable par un modèle de consommation importée dépendante à 100 % des devises extérieures.
La liquidation progressive : Le tronçon Saint-Denis / Saint-Benoît ferme en 1957, suivi par la section Saint-Denis / Le Port, jusqu’à l’arrêt complet des circulations commerciales dans les années 1970. Les rails sont arrachés, le foncier ferroviaire est bradé ou bétonné.

Les trois cicatrices de la liquidation du rail

La disparition du train n’a pas seulement effacé un moyen de transport ; elle a irrémédiablement dégradé le modèle économique et social réunionnais.
1. La dépendance forcée au marché automobile. En tuant le rail sans alternative lourde, l’État et les collectivités ont contraint chaque ménage réunionnais à s’équiper d’un, voire deux véhicules individuels pour pouvoir travailler. Ce choix a prélevé une taxe invisible mais dévastatrice sur le pouvoir d’achat des familles populaires et moyennes, contraintes de s’endetter pour acheter, assurer et alimenter du matériel roulant importé.
2. L’asphyxie programmée des entrées de villes. Un seul train du CPR transportait l’équivalent de 300 voitures individuelles. En injectant ces centaines de milliers de trajets quotidiens sur un ruban d’asphalte unique, la disparition du rail a mathématiquement engendré le chaos routier contemporain.
3. Le renoncement à la souveraineté écologique. Alors que La Réunion disposait d’une avance historique de plusieurs décennies sur l’intermodalité ferroviaire, le sacrifice du CPR a verrouillé le bilan carbone de l’île dans le pétrole importé, en contradiction totale avec les impératifs de transition et de durabilité de l’Agenda 2030.

Reconnecter avec le bon sens

Soixante ans après cette erreur historique, toutes les tentatives de corriger le tir (projet de tram-train annulés, voies réservées aux bus souvent saturées) se heurtent au surcoût astronomique de la réappropriation du foncier.
Le sacrifice du rail réunionnais n’était pas une fatalité technique : c’était une faute de vision politique. Retrouver la liberté de se déplacer à La Réunion exigera le courage d’inverser ce dogme du tout-automobile pour redonner au transport guidé en site propre la place centrale qu’il n’aurait jamais dû perdre.

« Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter sous forme de paralysie. »
— Georges Santayana, Philosophe

David Gauvin

A la Une de l’actuTrainImpasse du système néocolonial

Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus