Le souffle de Bandung et du non-alignement : contre l’impérialisme à géométrie variable

2 juin, par David Gauvin

Jusqu’à quand les peuples de la Tricontinentale devront-ils subir le spectacle indécent d’un ordre international qui s’indigne à Kiev mais valide le martyre de Gaza, de Beyrouth et du Kurdistan par son silence ou sa complicité ?

Les dépêches de ce 1er juin 2026 actent la faillite morale d’un système mondial agonisant. Alors que le Sud-Liban est méthodiquement vidé de ses habitants par des ordres d’évacuation militaire massifs, que la Palestine subit un calvaire sans nom et que le peuple kurde continue d’être écrasé sous les bombes des puissances régionales dans l’indifférence générale, les superpuissances réactivent la logique binaire, mécanique et mortifère des blocs. Face à ces tragédies, le « deux poids, deux mesures » des chancelleries occidentales n’est plus seulement du cynisme : c’est une complicité active. Trier les victimes en fonction de cartes diplomatiques et d’alliances militaires est la marque indélébile d’une pensée impérialiste qui continue, un siècle après, à hiérarchiser la valeur des vies humaines.

Dans les colonnes de « Témoignages », fidèles à la tradition de lutte qui puise ses racines spirituelles et politiques dans la conférence de Bandung de 1955 et dans le mouvement des non-alignés, nous refusons d’aligner nos consciences sur le logiciel des empires. Il n’y a pas d’oppression vertueuse, il n’y a pas de colonialisme acceptable, d’où qu’il vienne et quel que soit le drapeau de l’oppresseur.

L’indivisibilité du droit des peuples face aux empires

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à préserver leur identité et à résister à l’agression est absolu, indivisible, ou il n’est rien. L’exigence de justice nous impose de condamner l’impérialisme russe et de défendre la souveraineté du peuple ukrainien — et nous le faisons sans ciller. Mais cette même boussole éthique exige de dénoncer, avec la même force et le même vocabulaire, le calvaire des peuples palestinien et libanais écrasés par la machine de guerre sous parapluie américain, ainsi que le déni permanent imposé au peuple kurde, trahi par les alliances occidentales et sacrifié sur l’autel des intérêts géostratégiques.
Refuser de voir qu’un enfant sous les bombes à Gaza, un déplacé au Sud-Liban ou un résistant kurde dans ses montagnes ont la même dignité qu’un civil à Kiev est une trahison fondamentale de l’esprit de solidarité internationale. C’est la persistance de ce vieux mépris colonial qui feint d’ignorer la souffrance des damnés de la Terre dès lors qu’elle perturbe l’hégémonie de l’Occident ou de ses alliés.
Pour La Réunion, forgée par la résistance au système de l’esclavage et du pacte colonial, le non-alignement n’est pas une simple doctrine diplomatique : c’est une exigence existentielle. Ce combat historique, porté depuis 1959 par les pionniers de notre émancipation, implique un principe intangible : l’océan Indien doit être sanctuarisé comme une zone de paix. Notre espace maritime doit être rigoureusement libéré des bases militaires étrangères et soustrait aux logiques de projection de l’OTAN ou de Washington. Nous refusons de servir d’arrière-boutique logistique à la militarisation du monde.

De la domination globale à la souveraineté des comptoirs

Cette même verticalité impériale qui prétend dicter le sort des nations au Proche-Orient comme au Kurdistan procède du même logiciel technocratique qui aliène, chez nous, le développement de La Réunion. C’est toujours cette même volonté d’imposer des schémas descendants et exclusifs au mépris de la géographie, de l’histoire et de l’intelligence des peuples.
La lutte pour notre souveraineté économique n’est pas détachée des combats historiques du tiers-monde ; elle en est le prolongement direct dans l’océan Indien. Briser le carcan du grand import exclusif avec la France pour conquérir la liberté de commerce régional avec les grands pôles de notre environnement naturel — de Durban à Port-Louis, d’Antananarivo à Calcutta — est un acte authentique de décolonisation économique. Sourdre nos protéines, nos huiles et nos grains en circuits courts régionaux permettrait de faire s’effondrer le coût de la vie de moitié, libérant notre peuple de la perfusion permanente d’une aide sociale de guichet conçue pour maintenir les rentes captives des monopoles.
Pendant que l’on fige ce système de comptoir obsolète, la puissance centrale continue de nous refuser les outils de notre aménagement intérieur : on rejette la dotation ferroviaire indispensable à nos propres transports collectifs propres et on asphyxie Pierrefonds, tout en captant les taxes aériennes des Réunionnais pour abonder le rail en France. C’est la méthode inchangée du colonialisme : décider pour nous, contre nous.

Le temps de la dignité et du refus

Face à un monde en surchauffe militaire, climatique et éthique, le suivisme et le silence équivalent à une capitulation. La Réunion a définitivement quitté l’enfance politique. Nous n’acceptons plus que nos choix économiques, notre organisation sociale ou l’expression de nos solidarités internationales soient dictés par le thermomètre de la Seine ou alignés sur les intérêts d’un bloc.
En unissant notre voix à celle de tous les peuples en lutte pour leur dignité, de l’Ukraine à la Palestine, du Liban au Kurdistan, et jusqu’aux confins de notre océan Indien, nous affirmons notre droit souverain à tracer les chemins neufs de notre propre destin. Face au vieux monde des empires, des blocs et de la domination, faisons lever le temps de la responsabilité, de la justice réelle et de la fraternité.

Comme le rappelait avec force Jawaharlal Nehru au Sommet des Non-Alignés :


« Si nous nous alignons sur l’un ou l’autre de ces blocs militaires, nous perdons notre identité, nous abdiquons notre souveraineté et nous devenons les simples pions de la guerre des autres. Le non-alignement n’est pas une passivité, c’est le droit absolu de chaque peuple à décider de son propre destin et à imposer la paix au milieu du chaos des empires. »

Nou artrouv’

David Gauvin

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