L’illusion des discours face au choc des chiffres

Le temps d’ouvrir l’ère de la responsabilité

27 juin, par David Gauvin

Nous voici au terme d’un voyage intellectuel et chiffré qui aura duré dix étapes. Dix volets pour déconstruire, pierre par pierre, l’immense paravent idéologique qui paralyse La Réunion depuis des décennies. Tout au long de cette série, nous avons confronté le catéchisme lénifiant des discours officiels à la vérité crue, arithmétique et humaine de nos réalités de terrain. Le constat global est désormais sans appel : le modèle de la départementalisation passive, conçu comme un simple guichet de transferts sociaux et de consommation captive, est arrivé au bout de son voyage historique. Il ne produit plus de l’égalité, il installe de la dépendance ; il ne génère pas du développement, il organise le cloisonnement et l’exode de nos forces vives.

Le grand mythe de la « perfusion républicaine » s’est effondré sous le poids des bilans comptables que nous avons mis à nu. Non, La Réunion ne vit pas de l’aumône ou de la charité nationale. Notre économie est robuste, notre consommation interne est le véritable moteur des flux, et les milliards injectés par l’État pour faire fonctionner les services publics repartent instantanément vers le Centre à travers le prisme invisible des monopoles d’importation et du rapatriement des bénéfices privés. Nous finançons le circuit de notre propre dépendance. Face à ce diagnostic, le suivisme ambiant ne propose que de simples ajustements techniques ou des rallonges budgétaires cosmétiques. L’heure n’est plus aux rustines. L’heure est à l’aboutissement logique d’un long cheminement nécessaire.

L’architecture de notre souveraineté quotidienne

La démonstration que nous avons bâtie prouve que La Réunion possède en elle-même l’ensemble des leviers pour piloter son émancipation économique et sociale, sans jamais sortir du cadre de la République, mais en exigeant le droit à la différenciation réelle. Notre détresse face au logement ne trouvera sa réponse que lorsque nous oserons arracher nos normes aux standards de la France pour inventer un habiter tropical, libérer le foncier et valoriser les matériaux biosourcés de notre sol. Notre souveraineté alimentaire, de même, ne se décrète pas dans des salons ministériels : elle exige la reconquête de nos milliers d’hectares de friches agricoles, la relance de notre riziculture péi et le courage de nourrir les Réunionnais par la terre réunionnaise. De l’indépendance de notre courant à la maîtrise de notre mobilité décarbonée, nous avons démontré que l’autonomie énergétique est une science exacte à notre portée, capable de couper le cordon ombilical des énergies fossiles importées qui appauvrissent notre balance commerciale.

Mais cette architecture du possible reste un vœu pieux sans les outils de notre souveraineté financière et humaine. C’est pourquoi nous revendiquons un Trésor Public Réunionnais pour retenir et réinvestir localement les 3,5 milliards d’euros prélevés sur notre travail, afin de déployer un bouclier fiscal péi capable de moduler nos taxes à taux zéro sur les produits vitaux. C’est pourquoi, également, nous portons l’exigence statutaire d’une fonction publique réunionnaise, traduisant le mot d’ordre historique « Donn Kréol Travay » en une priorité légale à l’attache territoriale. Car pour porter des politiques publiques réunionnaises, il faut les hommes du pays. Enfin, en cessant de tourner le dos à notre propre espace géographique, en ouvrant une ligne maritime de souveraineté par cargos à voile reliant Port-Louis, Le Port, Tamatave, Moroni et Le Cap, nous offrons à notre agriculture performante et à notre industrie automatisée de pointe un marché d’exportation de millions de consommateurs auprès des classes moyennes du bassin, tout en élevant l’océan Indien au rang de zone de paix, de culture partagée et de solidarité face au choc climatique.

Le courage de la maturité politique

Ce long cheminement idéologique ne nous mène pas vers un appel au séparatisme ou au repli identitaire. C’est un acte de maturité républicaine. La centralisation jacobine a fait son temps ; elle paralyse aujourd’hui l’efficacité des services et la dignité des hommes. Nous ne demandons pas moins de République, nous demandons une autre République : celle qui fait confiance à ses territoires, celle qui valide le droit à l’expérimentation et consacre la responsabilité de proximité. Continuer à subir des décisions algorithmiques prises depuis des bureaux parisiens distants de 10 000 kilomètres n’est plus un signe de fidélité institutionnelle, c’est une faute politique majeure. Le véritable courage ne consiste pas à quémander des dérogations ou à pleurer des subventions supplémentaires au guichet des ministères. Le véritable courage consiste à prendre les clés de notre propre maison pour en gérer le budget, les hommes, l’énergie et le développement.
La Réunion possède tous les outils pour réussir cette transition. Nous n’avons aucune excuse pour rester passifs. Nous avons le devoir de substituer au vieux modèle colonial de l’enclave administrative un modèle circulaire de la responsabilité territoriale. En connectant notre économie à l’automatisation technologique, nos ressources à la transition écologique, et nos cœurs à la solidarité de notre bassin indianocéanique, nous traçons les chemins d’une maturité fière et durable. Ce projet est un bloc indissociable. On ne peut pas vouloir la souveraineté alimentaire sans la responsabilité fiscale ; on ne peut pas exiger le retour de nos enfants sans rebâtir notre outil industriel ; on ne peut pas revendiquer le bon voisinage sans maîtriser nos lignes maritimes.

Lever le temps de la Réunion debout

Faisons lever le temps de la Réunion majeure. Une île debout, qui ne tend plus la main pour demander l’aumône, mais qui déploie ses bras pour bâtir son avenir, servir son peuple et rayonner fièrement sur son océan. Le chemin est tracé, l’ingénierie est prête, la volonté est intacte. Prenons nos responsabilités. Dirigeons nos compétences. Écrivons notre histoire.

Comme le martelait Paul Vergès, dont la vision à long terme et le refus du suivisme à courte vue doivent continuer à guider notre marche vers l’émancipation collective :

« Nous changeons d’ère, et face aux bouleversements économiques, climatiques et démographiques mondiaux, l’immobilisme est une condamnation à mort. Le plus grand danger pour La Réunion, c’est la paresse intellectuelle et le confort de la dépendance. Aucun peuple ne s’est jamais développé en confiant à d’autres, situés à des milliers de kilomètres, le soin de penser et de décider à sa place. C’est aux Réunionnais, et à eux seuls, de prendre la responsabilité de leur propre terre, d’unir leurs intelligences et d’assumer enfin, avec fierté et audace, le gouvernement de leur avenir. »

Nou artrouv’

David Gauvin

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