Les guerres du dollar

9 mars, par David Gauvin

Derrière les conflits contemporains et les sanctions économiques se joue une bataille plus profonde : la défense du dollar comme monnaie centrale du système mondial. Mais la montée des BRICS, les échanges en monnaies nationales et le retour de l’or pourraient annoncer la fin d’un ordre monétaire dominé par une seule puissance.

Au début du XXe siècle, les États-Unis ont mené une série d’interventions militaires en Amérique centrale et dans les Caraïbes que l’histoire a retenues sous le nom de Banana Wars.
Entre 1898 et 1934, les Marines américains interviennent à plusieurs reprises au Honduras, au Nicaragua, en Haïti ou en République dominicaine.
Officiellement, il s’agit de rétablir l’ordre et de protéger les populations.
En réalité, ces interventions visent surtout à préserver les intérêts économiques américains, notamment ceux de la United Fruit Company, qui contrôle alors une grande partie de l’économie agricole régionale.
C’est de cette époque qu’est née l’expression de « république bananière », symbole d’un interventionnisme justifié par un discours politique mais guidé par des intérêts économiques.

Un siècle plus tard, les méthodes ont changé mais la logique demeure. Les interventions militaires ont laissé place aux sanctions financières, aux embargos et aux guerres économiques. Les discours continuent d’invoquer la démocratie ou la sécurité internationale.
Derrière cette rhétorique se cache souvent un enjeu plus fondamental :
la défense d’un ordre économique dominé par les États-Unis.
Aujourd’hui, cet ordre repose sur une monnaie : le dollar.

Le dollar, pilier de la puissance américaine

Depuis la conférence de Bretton Woods, le dollar occupe une place centrale dans l’économie mondiale.
Aujourd’hui :
57 % des réserves de change mondiales sont détenues en dollars
Près de 90 % des transactions sur le marché des changes impliquent cette devise
Plus de 80 % du commerce mondial des matières premières, notamment le pétrole, est libellé en dollars
Cette domination confère aux États-Unis ce que Valéry Giscard d’Estaing appelait
« le privilège exorbitant du dollar » : la capacité d’émettre la monnaie que le reste du monde utilise pour commercer.
Ce privilège soutient une dette publique qui dépasse
34 000 milliards de dollars.
Une telle dette serait difficile à financer pour n’importe quel autre pays.
Mais les États-Unis bénéficient d’un avantage unique : ils empruntent dans la monnaie que le monde utilise pour épargner.

Le pétrodollar : l’architecture du système

La domination du dollar repose aussi sur un mécanisme énergétique mis en place dans les années 1970.
Après la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, un accord stratégique est conclu entre Washington et l’Arabie saoudite :
- le pétrole sera vendu en dollars.
Les pays importateurs doivent donc acheter des dollars pour payer leur énergie, tandis que les revenus pétroliers sont largement réinvestis dans les marchés financiers américains.
Ainsi naît le système du pétrodollar, véritable colonne vertébrale de la domination monétaire américaine.

Iran et Venezuela : la contestation du système

Dans le discours occidental, les sanctions contre l’Iran ou le Venezuela seraient motivées par la défense de la démocratie.
Mais ces deux pays possèdent une caractéristique stratégique :
ils détiennent d’immenses réserves de pétrole et ont tenté de sortir du système du pétrodollar.
L’Iran a développé des échanges énergétiques avec la Chine en yuan
Le Venezuela a envisagé de vendre une partie de son pétrole en euros ou en yuan
La réponse américaine a été immédiate : sanctions financières, embargos pétroliers et exclusion du système bancaire international.
Ces mesures visent surtout à empêcher qu’un commerce énergétique majeur puisse fonctionner en dehors du système du dollar.

Une constante historique

Cette logique ne concerne pas seulement l’Iran ou le Venezuela.
En 2000, Saddam Hussein annonce que le pétrole irakien sera vendu en euros
→ 2003 : début de la guerre en Irak
Quelques années plus tard, Mouammar Kadhafi évoque un projet de dinar-or africain
→ 2011 : intervention de l’OTAN et effondrement de la Libye
Ces épisodes n’expliquent pas à eux seuls des conflits complexes.
Mais ils illustrent une constante :
contester l’ordre monétaire du pétrole revient souvent à provoquer une confrontation géopolitique.

La transition monétaire

L’histoire montre que les monnaies dominantes ne disparaissent jamais brutalement.
Au XIXe siècle, la monnaie du commerce mondial n’était pas le dollar mais la livre sterling.
La montée en puissance économique des États-Unis et les deux guerres mondiales ont progressivement déplacé le centre de gravité du système financier international.
Ce basculement s’est étalé sur plusieurs décennies.
Aujourd’hui, certains signes indiquent qu’une évolution comparable pourrait être en cours.

Vers un monde monétaire multipolaire

Le bloc des BRICS représente :
Environ 40 % de la population mondiale
Près de 30 % du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat)
Plusieurs pays développent désormais des échanges en monnaies nationales :
yuan, rouble, roupie ou réal.
Dans le même temps, les banques centrales accumulent davantage d’or, considéré comme une réserve stratégique indépendante du système financier dominé par le dollar.
Ces évolutions pourraient annoncer l’émergence d’unsystème monétaire multipolaire, où plusieurs monnaies coexisteraient.

L’océan Indien et les nouveaux équilibres

Pour La Réunion, ces débats peuvent sembler lointains.
Pourtant, ils concernent directement la vie quotidienne.
L’île dépend massivement des importations : énergie, produits alimentaires, biens industriels.
Ces flux passent par les grandes routes commerciales de l’océan Indien, reliant certaines des régions les plus dynamiques du monde :
Asie, Afrique de l’Est, Moyen-Orient.
Dans un monde économique plus multipolaire, ces échanges pourraient demain se faire en dollars, en euros, en yuans ou dans d’autres monnaies régionales.
Comprendre ces transformations n’est donc pas seulement un exercice géopolitique.
C’est aussi une manière d’anticiper la place que notre territoire pourra occuper dans
le monde qui vient.

Conclusion

Les grandes batailles du XXIe siècle ne se joueront peut-être pas seulement sur les champs de bataille.
Elles se joueront aussi autour d’une question beaucoup plus simple :
La monnaie dans laquelle le monde commerce.

David Gauvin

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Messages

  • Très juste et bien vu, David. Bravo d ´avoir rappelé non seulement la logique économique sur laquelle se fonde la domination US, mais aussi, historiquement, le levier monétaire (préservation du monopole du dollar) des conflits géopolitiques des XX eme et XXI eme siècles.


Témoignages - 82e année


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