L’illusion des discours face au choc des chiffres

Plaidoyer pour une souveraineté alimentaire

22 juin, par David Gauvin

On nous répète à l’envi, comme un catéchisme institutionnel immuable, que la dépendance alimentaire de La Réunion et la cherté des produits frais sur notre territoire sont des fatalités insulaires, un tribut géographique incontournable que le temps, les crises logistiques mondiales et les plans de secours successifs finiront par lisser. Les coupables collatéraux sont déjà tout trouvés, confortablement installés sur le banc des accusés : l’étroitesse de notre surface agricole utile, les aléas cycloniques ou le coût du fret maritime. Pourtant, chaque crise internationale ou rupture de la chaîne d’approvisionnement vient briser ce paravent de la résignation. Elle met à nu une véritable faillite systémique : le refus d’engager les réformes de rupture pour l’autonomie et le maintien d’une gestion administrative de guichet là où d’autres peuples ont prouvé qu’une volonté politique radicale pouvait nourrir sa population et valoriser sa terre.

Le constat comptable : L’absurdité des assiettes importées

Dans la théorie classique du développement, le modèle d’importation de masse est censé garantir la diversité et l’abondance dans nos assiettes. Mais à La Réunion, l’indicateur de notre vulnérabilité réelle se lit dans le choc des chiffres : notre île importe encore plus de 70 % de ce qu’elle consomme. Nous dépendons de l’extérieur pour la quasi-totalité de nos intrants, de nos céréales et de nos viandes, maintenant notre économie familiale sous la menace constante des fluctuations des cours mondiaux et de l’inflation du transport.
Le paradoxe est d’une violence inouïe : alors que nous disposons de terres volcaniques d’une fertilité exceptionnelle et d’un savoir-faire agricole reconnu, le contenu de nos chariots est dicté par des logiques de comptoirs coloniaux modernisés. Nous gérons la sécurité alimentaire par les conteneurs et les stocks de sécurité des grandes surfaces, maintenant la population réunionnaise dans une dépendance vitale vis-à-vis des circuits maritimes longs.

Le grand paradoxe : Le garrot des normes d’importation face à la terre péi

Face à l’urgence de nourrir sainement notre population, le modèle de l’enclave administrative impose ses verrous économiques les plus aberrants. Les critères d’octroi des aides agricoles et les réglementations de libre-échange, pensés pour des marchés continentaux intégrés, ambitionnent sur le papier de réguler les flux. Mais dans les faits, ces normes européennes empêchent la protection efficace de notre marché intérieur contre les produits de dégagement extérieurs qui viennent casser les prix de nos productions locales.
C’est ici que le système de gestion centralisé révèle toute son impuissance. Qu’offre le discours officiel sur le « manger péi » si le carcan normatif handicape la structuration de filières locales de transformation intermédiaire, ou s’il asphyxie nos éleveurs sous le coût exorbitant des aliments importés pour le bétail ? La technocratie applique à notre territoire des règles hors-sol, condamnant nos agriculteurs à dépendre de subventions compensatoires complexes et précaires plutôt que de vivre dignement du fruit de leur souveraineté productive.

« Prêcher l’autonomie alimentaire et les circuits courts dans les discours officiels tout en laissant nos agriculteurs étouffés par les coûts de production et nos terres arables grignotées par le bétonnage constitue le grand renoncement de notre époque. »

Les preuves du pragmatisme international : le choix de la planification d’État

On ne bâtit pas la sécurité d’un peuple en soumettant sa subsistance aux seules logiques de marchés déconnectés ou de subventions d’attente. Pour stopper la résignation, il faut observer les données mondiales. Une étude récente vient de mettre en lumière un cas d’école : le Guyana, devenu l’un des rares pays au monde à afficher un taux réel d’autosuffisance alimentaire globale supérieur à 100 %.
Cet exemple brise tous les arguments de la fatalité insulaire ou tropicale. Le Guyana, marqué par son histoire coloniale et ses contraintes climatiques, a conquis sa souveraineté vitale par des politiques publiques ultra-volontaristes, une planification rigoureuse des cultures et un soutien d’État indéfectible à ses producteurs contre les importations massives. Ce modèle de rupture démontre que la clé ne réside pas dans l’absence de contraintes, mais dans l’orientation stratégique des politiques publiques vers la résilience et le refus du libre-échange aveugle.

Le scandale du riz importé face aux friches de la DAAF

À La Réunion, l’autosuffisance n’est pas un slogan incantatoire, c’est une équation mathématique parfaitement soluble. Regardons la réalité de nos flux douaniers : chaque année, ce sont plus de 40 000 tonnes de fruits et légumes frais ou transformés qui débarquent sur les quais du Port. À cela s’ajoute le symbole le plus absolu de notre dépendance : le riz, base incontournable de notre modèle culinaire, dont nous importons également près de 40 000 tonnes par an en provenance d’Asie ou d’Europe. Au total, ce sont près de 80 000 tonnes de produits vitaux et de consommation courante qui transitent par la mer pour finir dans nos assiettes.
Face à cette hémorragie économique, quel est l’état réel de notre gisement foncier ? Les dernières données de la DAAF sont sans appel et balayent les discours de la rareté : La Réunion compte en réalité entre 5 000 et 6 000 hectares de terres agricoles laissées en friche, en jachère ou en déshérence foncière.

Le calcul est d’une clarté limpide :
En mobilisant 2 000 hectares de ces friches pour un maraîchage diversifié (avec un rendement moyen de 20 tonnes à l’hectare), nous produisons les 40 000 tonnes de légumes qui nous manquent.
En allouant 3 000 hectares restants à la riziculture pluviale ou de plateau — parfaitement adaptée à nos microclimats et historiquement éprouvée —, nous sommes capables de générer le volume nécessaire pour couvrir notre consommation globale de riz.
Le croisement des chiffres de la DAAF et des douanes est implacable : le réservoir de nos terres abandonnées correspond au mètre carré près au volume total de nos importations de base. Ce ne sont ni l’espace, ni les débouchés qui manquent. Ce qui bloque, c’est la mécanique administrative et le manque de volonté politique pour libérer ces milliers d’hectares gelés par la spéculation ou les blocages successoraux, et les attribuer aux centaines de jeunes agriculteurs formés qui cherchent désespérément un outil de travail.

Pour un moteur de développement endogène

Pour libérer ce potentiel de développement endogène et lancer notre jeunesse, nous devons nous appuyer sur les réalités de notre modèle de production. Cela exige de réaffirmer le rôle de la filière canne comme le pivot indispensable de la diversification. Bien qu’en déclin structurel sous le coup de la suppression des quotas, elle reste la seule culture à offrir un revenu fixe, stable et garanti aux exploitants grâce aux aides couplées. C’est cette trésorerie sécurisée par la canne qui doit servir de socle financier et de filet de sécurité pour permettre aux jeunes agriculteurs de prendre le risque d’installer, sur ces terres conquises, des ateliers de riziculture, de maraîchage ou d’élevage.
Bâtir un modèle péi, c’est passer à l’action concrète : lancer un grand plan territorial de réquisition et de remise en valeur des friches pour les attribuer en priorité aux jeunes, exiger un cadre réglementaire d’exception pour créer un bouclier de protection douanière sur nos productions locales stratégiques face au commerce tripartite hérité de l’époque de la Compagnie des Indes, et mobiliser la puissance logistique de nos coopératives pour organiser le stockage, la transformation et l’écoulement de ces nouvelles productions en circuit court. Rien n’empêche enfin, pour les filières lourdes ou complémentaires, de nouer des partenariats stratégiques de co-développement avec nos voisins immédiats de l’océan Indien comme Madagascar ou Maurice.
Face à la précarité qui touche les foyers les plus modestes face à la vie chère, le suivisme administratif équivaut à une capitulation morale. La Réunion possède le courage de ses agriculteurs, le dévouement de ses forces vives et la légitimité historique pour exiger un cadre expérimental d’autonomie et de compétences élargies sur cette question vitale. En unissant l’audace de nos acteurs de terrain et la volonté politique régionale, nous réaffirmons notre droit à exiger des moyens d’exception pour tracer les chemins neufs de notre propre sécurité et de notre dignité. Faisons lever le rêve de la Réunion fière, nourricière et maîtresse de sa terre et de son destin.

Comme le rappelait l’écrivain, penseur et pionnier de l’agroécologie Pierre Rabhi, dont le plaidoyer pour l’autonomie et la sacralisation de la terre trouve ici son sens le plus profond :


« Approvisionner sa propre nourriture est un acte de résistance, de souveraineté et de liberté. L’autonomie alimentaire d’une communauté est le premier jalon de sa dignité et de sa capacité à choisir son avenir. »

Nou artrouv’

David Gauvin

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