L’illusion des discours face au choc des chiffres

Pour une fonction publique réunionnaise au service de nos politiques publiques

25 juin, par David Gauvin

On nous répète à l’envi, comme un catéchisme institutionnel immuable, que les règles de gestion nationale de la fonction publique et l’éloignement de La Réunion condamnent structurellement nos fonctionnaires péi à attendre des décennies dans la France avant de pouvoir revenir servir leur île. Les décideurs du suivisme ont le regard tourné vers les grilles de mutations centralisées et les barèmes à points, brandis comme des garanties d’équité républicaine. Les coupables collatéraux du blocage de nos forces vives sont déjà tout trouvés : le manque de postes budgétaires locaux ou l’intangibilité des règles nationales.

Pourtant, cette logique purement comptable oublie une vérité politique fondamentale : une politique publique n’a de sens que si elle est pilotée par des femmes et des hommes qui en comprennent viscéralement le terrain. Après avoir démontré l’urgence de notre souveraineté alimentaire, de notre autonomie énergétique et de notre responsabilité fiscale, une conclusion s’impose avec la force de l’évidence : pour porter des politiques publiques réunionnaises, il faut une fonction publique réunionnaise.

Le constat comptable : Le paradoxe des mutations croisées et de la précarité

Dans la théorie classique du modèle centralisé, la gestion unifiée des corps de l’État est censée garantir l’efficacité des services. Mais à La Réunion, l’analyse globale de nos flux de personnels — toutes fonctions publiques confondues (État, Territoriale, Hospitalière) — révèle une équation qui marche sur la tête.
D’un côté, on estime qu’entre 1 500 et 2 000 fonctionnaires réunionnais titulaires (enseignants du second degré, gardiens de la paix, surveillants pénitentiaires, cadres administratifs) formulent chaque année une demande de mutation prioritaire au titre de leurs attaches locales. Moins de 25 % d’entre eux obtiennent leur retour à cause de critères informatiques hors-sol.
De l’autre côté, pour faire tourner nos commissariats, nos prisons, nos lycées et nos hôpitaux, les administrations locales recourent massivement à la flexibilité : le territoire emploie aujourd’hui plus de 5 000 agents contractuels non titulaires sous contrats précaires. Le système organise à grands frais des mutations croisées complexes, tout en maintenant nos talents à 10 000 kilomètres et la précarité à demeure.

Le Bilan Croisé de l’Emploi Public à La Réunion

[France : 1 500 à 2 000 Fonctionnaires Réunionnais Titulaires Bloqués]
│ (Mutation refusée par le barème national)

[La Réunion : Services publics en sous-effectif de titulaires]


[Recrutement local de substitution : + 5 000 Agents Contractuels Précaires]

L’absurdité financière : L’État finance d’une main des indemnités de déménagement et des logistiques d’éloignement pour gérer des flux de personnels extérieurs, tout en consommant de l’autre main des enveloppes budgétaires massives pour rémunérer des milliers de contrats courts locaux sur l’île, sans perspective de carrière durable pour nos jeunes contractuels péi.

Le grand paradoxe : L’illusion du CIMM face à la réalité calédonienne

Face à cette injustice, le discours officiel brandit le dispositif des CIMM (Centres des Intérêts Matériels et Moraux)comme une solution miracle. En réalité, le terrain en révèle les failles systémiques : le CIMM est une usine à gaz administrative. C’est une notion subjective qui force nos fonctionnaires à un fardeau de la preuve permanent et humiliant. Surtout, le CIMM donne un simple « bonus de points », pas un poste. Si l’administration centrale décide de fermer le mouvement à La Réunion, le bonus ne sert à rien. Le système préfère gérer une file d’attente virtuelle à Paris plutôt que d’ouvrir les postes pour nos titulaires, maintenant le cloisonnement avec les besoins de l’île.

C’est ici que le parallèle avec le système calédonien devient implacable. En inscrivant le principe de la « protection de l’emploi local » au cœur de sa loi organique, la Kanaky Nouvelle-Calédonie a prouvé qu’à compétences égales, la priorité absolue d’affectation et de recrutement peut légalement être accordée aux citoyens justifiant d’attaches suffisantes sur le territoire. Là-bas, la logique est inversée : le poste est bloqué localement et priorité est donnée au bassin d’emploi. L’uniformité rigide n’est pas une obligation constitutionnelle française, c’est un choix politique frileux qui maintient La Réunion captive d’une gestion algorithmique déconnectée des réalités humaines de notre bassin.
« Prêcher la continuité et la qualité des services publics dans les discours officiels tout en maintenant l’usine à gaz du CIMM qui bloque nos fonctionnaires d’expérience en exil constitue le grand renoncement de notre époque. »

Le plan d’action : Relier les outils aux hommes

Comment imaginer une seconde pouvoir reconquérir nos 6 000 hectares de friches agricoles, déployer nos boucles de stockage photovoltaïque ou gérer les milliards d’un Trésor Public Réunionnais autonome si l’ingénierie administrative qui pilote ces projets change tous les trois ans au gré des mutations de France ? L’efficacité de nos politiques sectorielles dépend directement de la stabilité et de l’enracinement de ceux qui les exécutent.

La territorialisation de notre fonction publique s’articule autour de trois étapes de gestion :

1. La bascule Postes / Titulaires : Étape 1 : Acter la compensation budgétaire.
Utiliser l’enveloppe financière globalisée actuellement consommée par le recours aux 5 000 contrats précaires sur l’île pour absorber le retour prioritaire de nos fonctionnaires titulaires bloqués dans la France. Cette opération se fait à coût nul pour les finances de l’État : on substitue une dépense de précarité par une affectation de titulaires expérimentés du même corps.

2. Des concours décentralisés à affectation territoriale : Étape 2 : Pérenniser les compétences locales.
Pour les contractuels qui font tourner nos services au quotidien, ouvrir des voies de titularisation spécifiques via des concours décentralisés à « affectation locale obligatoire ». Cela permet de sécuriser l’emploi de nos professionnels sur place et d’empêcher leur départ forcé vers la France à l’issue de leur réussite.

3. Un statut d’expérimentation de l’emploi public : Étape 3 : Consacrer le droit à l’attache territoriale.
Revendiquer, dans le cadre du droit à la différenciation, une loi d’expérimentation calquant l’article 24 calédonien. Ce texte donnera une valeur juridique contraignante aux Critères d’Intérêts Matériels et Moraux, imposant la priorité de retour ou de recrutement à La Réunion pour tous les fonctionnaires originaires de l’île.

Pour un modèle réunionnais de responsabilité et d’avenir : Traduire l’exigence en actes

La régionalisation de la gestion des ressources humaines publiques n’est pas une démarche de rupture, c’est l’aboutissement d’une décentralisation moderne et efficace. En assumant la responsabilité de nos affectations, nous injectons de la stabilité dans nos écoles, de l’expérience dans nos commissariats et de la continuité dans nos hôpitaux. Nous mettons fin à des drames familiaux douloureux tout en offrant des perspectives de carrières durables à notre jeunesse sur sa terre.
Il ne s’agit plus de formuler de simples vœux administratifs pieux, mais d’ériger un principe de cohérence macroéconomique. Au fond, cette exigence moderne de responsabilité administrative rejoint et valide scientifiquement le mot d’ordre historique porté par la CGTR : « Donn Kréol Travay ». Ce slogan de terrain n’est pas un repli identitaire, c’est une formule de bon sens économique et de justice sociale. C’est affirmer qu’à compétences égales, la priorité doit revenir à ceux qui vivent, consomment et s’enracinent sur ce sol.
Notre île possède la rigueur de ses comptables, l’expertise de ses agents et la légitimité historique pour refuser une gestion à distance qui fragilise nos services et exile notre capital humain. En unissant l’audace de nos acteurs de terrain et la responsabilité politique régionale, nous affirmons notre droit à travailler, bâtir et servir chez nous, pour tracer les chemins de notre maturité et de notre dignité. Faisons lever le temps de la Réunion responsable, performante, maîtresse absolue de ses compétences et de son destin.

Comme le soulignait le psychiatre et essayiste Frantz Fanon, qui rappelait que la solidité d’une structure collective dépend entièrement de l’enracinement de ceux qui la dirigent et la font vivre :

« On ne construit rien de durable si l’administration des choses est déconnectée de la réalité des êtres. Pour qu’une action publique prenne corps et serve véritablement le progrès, elle doit cesser d’être un décret lointain exécuté par des cadres de passage, pour devenir l’œuvre consciente et responsable des forces vives du pays. »

Nou artrouv’

David Gauvin

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