Souveraineté, coût de la vie, santé publique : Le triptyque étouffé par l’économie de comptoir

7 juillet, par David Gauvin

Le Plan de souveraineté alimentaire déroulé par le Département et la DAAF s’apparente de plus en plus à une vaste opération d’affichage politique. En célébrant à grands renforts de communication la « résilience » de nos marchés forains, les institutions masquent une réalité bien plus sombre, confirmée par les données consolidées des Douanes à la fin de l’année 2025. Une question centrale, à la fois politique, sociale et humaine, devrait pourtant guider l’ensemble de nos choix : pouvons-nous nourrir notre peuple par notre production locale, à un coût raisonnable et avec un score santé d’excellence ?

Pour poser un diagnostic utile sur l’avenir de notre territoire, il faut quitter les abstractions statistiques et les plans sur papier glacé. Poser la question de notre souveraineté alimentaire à travers le prisme de l’accessibilité financière et de la santé publique, c’est toucher au cœur de la responsabilité historique de notre génération.
Pourtant, lorsque l’on analyse les structures économiques consolidées en fin d’année 2025, on s’aperçoit que les trois piliers de ce triptyque vertueux sont méthodiquement siphonnés par la logique du capitalisme de comptoir.

Le courage des planteurs face au verrou des conteneurs

Le premier pilier — la capacité technique et humaine à produire — est le seul qui tient debout, grâce au courage exclusif de nos agriculteurs. Les bilans de la DAAF de fin 2025 démontrent une solidité remarquable des forces productives réunionnaises : malgré les passages dévastateurs des cyclones Belal et Garance, le taux de couverture locale sur le marché du frais (fruits et légumes) a progressé pour atteindre 64 % de parts de marché, tandis que la filière avicole pour les œufs maintient son autosuffisance à près de 100 %.
Mais cette vitrine du « produire local » célébrée par le Département masque le verrouillage du Total Market (le marché global incluant le congelé et le transformé), là où la production locale s’effondre à moins de 50 % de couverture. Fin 2025, La Réunion reste minoritaire sur les protéines majeures : elle ne couvre que 40 % de son marché en volaille, 36 % en porc et à peine 17 % en lait et produits laitiers.
Ce plafond de verre est alimenté par l’importation massive des produits de dégagement de l’Union européenne, ces excédents agro-industriels occidentaux déversés à bas coût pour désengorger les stocks continentaux. Fin 2025, ce phénomène a été aggravé par l’afflux de poulet ukrainien low-cost sur le marché du congelé, exempté de droits de douane et produit par des méga-complexes comme le groupe MHP à des coûts structurellement imbattables (autour de 0,71 dollar le kilo vif).
Bien que Bruxelles ait été contrainte de réintroduire des quotas d’urgence fin 2025 via le règlement européen de sauvegarde, les excédents massifs continuent d’être réorientés par les centrales d’achat vers nos périphéries. Ces volumes viennent saturer nos circuits de masse, brisant l’effort de structuration de nos éleveurs réunionnais qui subissent de plein fouet l’indice de hausse des intrants importés (aliments et engrais azotés enregistrés par les Douanes). La souveraineté alimentaire est ainsi sciemment sacrifiée sur l’autel des flux asymétriques du commerce post-colonial.

Le grand écart des prix ou le moteur caché de la vie chère

Le deuxième pilier du triptyque — l’accessibilité financière pour les familles réunionnaises — est directement saboté par la structure rentière de l’île. Lorsque l’on croise les prix de déclaration en douane de ces denrées alimentaires de dégagement avec le prix public final payé par le consommateur en rayon, le décalage est proprement vertigineux.

Les rapports de l’Observatoire des Prix, des Marges et des Revenus (OPMR) et les statistiques douanières mettent en lumière la réalité : la vie chère à La Réunion n’est pas le fruit d’une fatalité géographique liée à l’isolement ou aux frais d’approche maritime (fret et assurances). Elle est le moteur caché d’une économie de comptoir où les structures monopolistiques de gros et de grande distribution opèrent des coefficients de captation et des sur-marges massives, notamment via le mécanisme opaque des marges arrière.
Dans ce système, la surrémunération publique (les 5ics 53 %) change de fonction : elle ne compense plus un handicap insulaire, elle sert à solvabiliser artificiellement un marché captif pour permettre à l’oligarchie de la rente de prélever des marges déconnectées de la valeur réelle des marchandises. Importer à bas coût industriel pour revendre au prix fort réunionnais : voilà le mécanisme qui interdit structurellement le « coût raisonnable » tout en asphyxiant la compétitivité de notre production locale.

Quand la dépendance économique s’inscrit dans les corps

Le troisième pilier est sans doute le plus dramatique, car il s’inscrit directement dans la chair du peuple réunionnais. Choisir de dépendre à 77 % des importations globales (si l’on intègre les flux caloriques hors produits frais) et d’abandonner le marché du transformé aux excédents industriels extérieurs, c’est faire le choix délibéré de la malbouffe institutionnalisée.
Les produits de dégagement et les denrées ultra-transformées qui inondent la grande distribution sont structurellement saturés en sucres ajoutés, en sodium et en acides gras saturés, calibrés pour la longue conservation et le bas coût de revient.
Le diagnostic de l’Observatoire Régional de la Santé (ORS) est sans appel : La Réunion affiche des records de prévalence du diabète de type 2 (qui frappe près de 10 % de la population, soit un taux deux fois supérieur à la moyenne française), de l’obésité et des maladies cardiovasculaires. Ces pathologies de la dépendance frappent de manière disproportionnée les classes populaires précarisées, condamnées par l’asymétrie des prix à consommer ces calories vides importées. Exiger un « score santé d’excellence » pour notre population est incompatible avec la tolérance envers les conteneurs de l’agro-industrie européenne. La souveraineté alimentaire est, par définition, une politique de santé publique.

Les leviers d’un véritable projet de rupture politique

Face à cette triple démonstration, le Plan régional de souveraineté à l’horizon 2030 porté par le Département et la DAAF révèle sa véritable nature : un catalogue d’intentions (qui promet théoriquement de monter la volaille à 47 % et le lait à 20 %) qui accompagne le système sans jamais bousculer les rapports de force économiques ni toucher aux articles de la loi LODEOM réformée. On gère les flux de la dépendance et de la misère par des outils logistiques, en se gardant bien d’attaquer la rente.
Pour que La Réunion puisse enfin nourrir son peuple à coût raisonnable et avec un score santé d’excellence, la critique sociale doit imposer trois axes de planification :

L’aval industriel endogène : Financer massivement via les fonds structurels régionaux des outils réunionnais de transformation, de conservation et de surgélation de nos matières premières agricoles. C’est le seul moyen pour la production locale de sortir de la niche du “frais” pour reconquérir les rayons des supermarchés face au congelé d’importation.

Le protectionnisme territorial et la régulation des marges : Activer la compétence fiscale locale pour taxer l’importation de substitution et imposer, sous le contrôle de l’OPMR, un encadrement strict des coefficients de marge de la grande distribution sur l’ensemble des produits du Bouclier Qualité Prix (BQP).

La sanctuarisation des débouchés par la commande publique : Le Département doit cesser les effets d’annonce et imposer contractuellement l’article L. 2111-1 du Code de la commande publique pour flécher 100 % de produits locaux à haute valeur nutritionnelle dans la restauration collective qu’il gère (collèges, structures médico-sociales), garantissant ainsi une alimentation saine aux nôtres et des prix rémunérateurs stables à nos éleveurs et maraîchers.

Nourrir le peuple réunionnais à un coût raisonnable, ce n’est pas accepter le dumping des produits de dégagement industriels qui détruisent nos filières ; c’est encadrer les marges de la grande distribution et réorienter l’argent de la rente vers nos coopératives locales pour baisser les coûts de revient.

Assurer un score santé d’excellence, c’est stopper l’invasion de ces produits ultra-transformés, saturés en sucres ajoutés et en mauvaises graisses, qui alimentent les records locaux de diabète et de maladies cardiovasculaires. La souveraineté alimentaire et la santé publique sont les deux faces d’une même pièce : récupérer la maîtrise de notre assiette, c’est récupérer la maîtrise de notre santé.

La Réunion a la terre, elle a les compétences, elle a la jeunesse. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique de briser la logique de comptoir pour aligner enfin notre production agricole sur les besoins vitaux, financiers et sanitaires de son peuple. L’histoire des luttes d’émancipation nous rappelle qu’aucune liberté n’est possible sans l’indépendance de nos forces productives.

« Rien n’est plus précieux que l’indépendance et la liberté. Mais l’indépendance n’a de sens que si le peuple ne souffre plus de la faim, s’il est maître de sa production et s’il peut préserver sa vie et sa dignité. » — Ho Chi Minh

Nou artrouv’.

David Gauvin

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