« La Voix des Origines : Ces géants qui ont pensé l’Afrique unie », Épisode 8

Thabo Mbeki, l’architecte de la Renaissance et l’épreuve du pouvoir

24 juillet, par David Gauvin

« Je suis un Africain. Je dois mon être aux montagnes et aux vallées, aux fleuves et aux grands espaces de la terre africaine. L’Afrique renaît parce que son peuple a décidé de reprendre son destin en main. »

— Thabo Mbeki, Discours de la Constitution (1996)

Avant d’être le président de l’Afrique du Sud (1999-2008), Thabo Mbeki (né en 1942) a été le grand diplomate clandestin de l’ANC. Fils de Govan Mbeki, figure de la lutte emprisonnée à Robben Island, Mbeki grandit dans l’engagement. Formé à l’économie au Royaume-Uni et à la stratégie en URSS, il devient en exil le bras droit d’Oliver Tambo. Durant trois décennies, il tisse les réseaux internationaux de la lutte anti-apartheid avant de négocier dans l’ombre la transition pacifique et le retour de Mandela.

Acte I : La transformation intérieure — Reconstruire une nation brisée

Au pouvoir, Mbeki hérite d’un pays dévasté par des décennies de ségrégation spatiale et économique. Loin des clichés d’un pouvoir uniquement tourné vers l’extérieur, sa politique intérieure transforme le quotidien de millions de citoyens.
Mbeki orchestre le déploiement massif des services de base : raccordement de millions de foyers à l’électricité et à l’eau potable, construction massive de logements sociaux et création d’un vaste filet de sécurité sociale pour les plus démunis.
À travers le Black Economic Empowerment (BEE), il force l’ouverture d’une économie historiquement confisquée par la minorité blanche, favorisant l’émergence d’une puissante classe moyenne et dirigeante noire. Sous sa gouvernance, l’Afrique du Sud connaît sa plus longue période de croissance économique continue de l’ère moderne.

Acte II : L’Afrique du Sud comme moteur de l’intégration continentale

Pour Mbeki, la réussite intérieure de l’Afrique du Sud n’a de sens que si elle irrigue le reste du continent. Il devient le théoricien de la Renaissance Africaine.
Il est l’architecte principal du passage de l’OUA à l’Union Africaine (UA) en 2002 à Durban. Il y impose la doctrine du non-alignement pragmatique et le principe de « non-indifférence », dotant le continent d’institutions de paix et de gouvernance gérées par et pour les Africains (« African solutions to African problems »). Mbeki mobilise le capital industriel et financier sud-africain (banques, télécoms, énergie) pour bâtir les infrastructures transcontinentales.

Acte III : Les failles d’un leadership doctrinal

Cette rigueur intellectuelle et ce pragmatisme d’État ont toutefois été percutés par des aveuglements dramatiques.
Enfermé dans une défiance dogmatique envers les laboratoires occidentaux, Mbeki conteste le consensus scientifique sur le VIH/SIDA. Le retard pris dans la distribution des traitements antirétroviraux provoquera la mort évitable de plus de 300 000 Sud-Africains, constituant la plus lourde ombre de son mandat. Sur le plan diplomatique, sa « politique silencieuse » envers le régime de Robert Mugabe au Zimbabwe voisin aura montré les limites d’une solidarité post-coloniale poussée jusqu’à la complaisance.

L’enseignement de Thabo Mbeki pour notre époque

Le parcours de Thabo Mbeki offre une leçon de maturité géopolitique essentielle : la souveraineté se bâtit par la solidité des institutions et la transformation économique interne.
Il a prouvé qu’un État africain pouvait combiner une croissance économique rigoureuse, une redistribution sociale massive et une diplomatie d’envergure mondiale. Mais sa présidence rappelle aussi qu’aucun projet politique, aussi brillant soit-il, ne peut s’affranchir du réel et de l’exigence de vérité envers son propre peuple.

David Gauvin

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