Culture et identité

1 - Milena Jesenska : un cœur ardent, un esprit lucide

Femmes, Journalisme, Politique

Témoignages.re / 12 août 2006

Que sait-on aujourd’hui de Milena Jesenska, née à Prague le 10 août 1896 et morte au camp de concentration nazi de Ravensbrück le 17 mai 1944 ? La muse de Kafka était d’abord une jeune femme engagée dans son temps, une journaliste lucide qui a accompagné de ses écrits incandescents les luttes des démocrates tchèques et européens contre le nazisme et pour une Europe des peuples. Loin, très loin de ce qu’allait en faire Yalta... et les libéraux d’aujourd’hui.

Milena Jesenska est passée à la postérité, surtout auprès des cercles littéraires, par les lettres que Franz Kafka (“Lettres à Milena”) lui a adressées entre 1920 et 1922. Ses écrits personnels - surtout journalistiques - restent peu accessibles en traduction. Pour qui s’intéresse à l’histoire du socialisme et au rôle des partis communistes d’Europe orientale à l’époque où ils étaient pris entre l’enclume du stalinisme et le marteau de l’expansion du national-socialisme, les écrits de Milena Jesenska restent un témoignage précieux. De plus, les figures positives de femmes journalistes au 20e siècle ne sont pas si nombreuses, qu’on puisse ainsi "oublier" le personnage attachant de cette jeune tchèque, devenue journaliste par amour de son peuple et par goût de la liberté dans toutes ses dimensions - dans sa vie de femme, dans sa culture nationale et dans la vie politique de son pays et de son temps.
Son parcours journalistique est celui d’une jeune patriote tchèque qui prend conscience, sous la pression des événements de l’entre-deux guerres en Europe centrale (1918-1938), de l’éveil de sa patrie et de la fragilité de la démocratie. Elle fait en politique un parcours qui va peu à peu l’extirper de la bourgeoisie de ses origines et la rapprocher d’autres forces politiques oeuvrant à l’unité nationale, à la défense et à l’illustration d’une langue et d’une culture opprimées depuis des siècles. Socialement et politiquement, elle s’est beaucoup impliquée dans le soutien aux innombrables réfugiés qui parcourent alors la Bohême, fuyant l’avancée du national-socialisme à partir de 1933 : Tziganes, Juifs, communistes allemands ou polonais...
Une cause d’étonnement et de réflexion encore aujourd’hui réside dans son "annexion" par l’idéologie libérale européenne, au prétexte que Milena Jesenska, qui adhère au parti communiste tchèque vers 1930, le quitte en 1936, lors du premier “procès de Moscou”. Avec le recul historique, et les rares aperçus qu’il nous est donné d’avoir sur ses écrits politiques - notamment “L’art de rester debout” paru en 1939 -, l’engagement anti-stalinien de Milena Jesenska comme ses écrits communistes à “Tvorba” (Création), la revue culturelle à laquelle elle collabore pendant plusieurs années avec Julius Fucik - exécuté par les Nazis le 8 septembre 1943 - invitent surtout à plus de curiosité sur la nature du parti communiste tchécoslovaque (PCT) et sur la Résistance que les patriotes tchèques ont opposé à l’Occupant à partir de 1938-39.
A l’inverse de Julius Fucik, communiste tchèque qui meurt à Berlin en laissant un témoignage de grande valeur, “Reportage au pied de l’échafaud”, Milena Jesenska n’est jamais allée en Union soviétique. Son sens critique, appuyé sur les mêmes valeurs morales qui l’avaient conduite à adhérer au mouvement communiste, s’exerça avec la même exigence devant les purges staliniennes.
Elle laisse l’exemple d’une femme lucide dont l’engagement s’appuyait sur un sens concret de la solidarité, plus que sur des certitudes idéologiques ou théoriques. Encore moins sur un appétit de pouvoir.
Comment ces divergences d’appréciation de l’époque pourraient-elles faire oublier aujourd’hui la communauté de destin de tous ceux qui sont morts en déportation ? Et que Gusta Fucikova, la compagne de Julius, se trouvait aussi à Ravensbrück lorsqu’elle apprit la condamnation à mort et l’exécution de son mari ?
Lorsqu’on sait l’engagement total de Milena Jesenska aux côtés des immigrés et des exclus de son temps, on imagine cette fervente Européenne des premiers temps plutôt révoltée que consentante devant la législation de Schengen et tout ce qui peut contribuer à faire revivre les ghettos.
Tous ces éléments plaident, à notre avis, pour une redécouverte de tous les écrits de Milena Jesenska, replacés dans leur contexte et extirpés autant qu’il se peut des témoignages et des expériences surdéterminés par les affrontements et les haines fossilisées de la Guerre froide.

P. David


Quelques écrits

Force de la solidarité

Dans “l’Art de rester debout”, un article inspiré par les accords de Munich, en septembre 1938 et l’invasion de la Tchécoslovaquie par la Wehrmacht, Milena Jesenska rassemble toutes les expériences de résistance à l’oppression qu’il lui a été donné de connaître. Elle y mêle notamment un souvenir d’enfance dans lequel son père, le Pr Jan Jesenski affronte, au tournant du 20ème siècle, à la tête d’une manifestation de Tchèques, une manifestation d’Autrichiens de Bohême. Elle y évoque la force qu’a chacun de résister à l’oppression "... Cette force, l’individu ne l’a qu’aussi longtemps qu’il ne sépare pas son destin de celui des autres, qu’il ne perd pas de vue l’essentiel, qu’il a la conscience profonde d’appartenir à une communauté. Dès qu’il n’est plus qu’une conscience isolée, il cherche dans son âme un prétexte pour s’évader. La solitude est, peut-être, la plus grande malédiction qui existe sur terre..." Dans “L’art de rester debout”, Pritomnost, 5 avril 1939.

Dans un autre article, elle interpelle les communistes russes de radio-Moscou : "Pourrions-nous savoir ce que sont devenus les nombreux communistes tchèques, les simples travailleurs de notre pays qui sont partis en Russie soviétique depuis des années ?... Se pourrait-il que nous finissions par apprendre, au bout du compte, que la majorité d’entre eux est en prison ? - car c’est bien de cette façon, poursuivait-elle, que le pouvoir soviétique traite ceux qui ont été assez insensés pour croire qu’être communiste est synonyme de l’expression "se trouver sous la protection soviétique" ?"


Sa vie

Milena Jesenska est née le 10 août 1896 à Prague, dans une famille de tradition catholique. Son père, Jan Jesensky, est stomatologue, professeur à l’Université Charles de Prague, dentiste dans la Ferdinandsgasse, spécialiste renommé de la chirurgie maxillaire. Milena est très attachée à sa mère, Milena Hejzlarová Jesenská, atteinte d’une anémie pernicieuse qui l’emporte alors que la fillette a treize ans. Elle fréquente le lycée Minerva, l’un des premiers lycées féminins d’Europe créé en 1891 par un groupe d’intellectuels tchèques. Son père la pousse vers les études de médecine, la prenant même comme assistante dans certaines des opérations qu’il fit à des "gueules cassées" de la Grande Guerre. Milena abandonne les études de médecine au bout de quelques semestres.
Elle a très tôt, et pendant très longtemps, d’importants conflits avec son père, à l’instar de Franz Kafka.
Elle fréquente dès l’adolescence les milieux culturels et artistiques. Parce qu’à 20 ans elle est amoureuse d’un jeune Juif de dix ans son aîné, le Pr Jesenski la fait interner pendant 9 mois dans un asile de fous, à Veleslawin, dans le but de les séparer. Cela ne fait que précipiter les choses et en 1918, Milena, enceinte, épouse Ernst Polack sans le consentement de son père et part à Vienne. Le couple chancelle bientôt et, pour conquérir son indépendance, Milena donne des cours de tchèque à des industriels autrichiens et se fait porteuse de valises à la gare. Rejetée par son père, humiliée par son mari (il la trompait ouvertement avec tout ce qui portait jupon), elle a recours à la cocaïne.

Elle cherche à publier et envoie à “Tribuna” ses premiers articles, petits feuilletons et traductions. En 1920, elle découvre plusieurs petits récits de Franz Kafka - “Le Chauffeur”, le “Verdict”, la “Métamorphose” et “Contemplation” - dont elle fait la traduction en tchèque, qu’elle envoie à l’éditeur. Franz Kafka lui répond et commence entre eux une relation passionnée et douloureuse : ils échangent pendant deux ans dès lettres lumineuses et désespérées qui comptent parmi les plus belles lettres d’amour. Milena reste liée à Franz Kafka jusqu’à la mort de ce dernier, en 1924.
A Vienne, elle fait la connaissance d’un jeune aristocrate autrichien, Xaver Schaffgotsch, qui l’introduit dans les cercles communistes. Une autre de ses amies, mariée à Otto Rühle (1), les accueille à Dresde où Milena et Xaver séjournent près d’un an. Chez ces amis, les discussions sur le marxisme sont quotidiennes. Dans son activité journalistique, elle n’avait été jusque là que "correspondante de mode" pour “Tribuna”. Elle devient collaboratrice du journal conservateur “Narodni Listy” (Feuilles nationales), où son père, dans un souci de réconciliation, lui avait ménagé une entrée. Elle y tient la rubrique "Femme". Kafka s’amuse dans une de ses lettres de sa conception de la mode. C’est aussi “Narodni Listy” qui publie l’article de Milena, à la mort de Franz Kafka : "Il était clairvoyant, il était trop sage pour pouvoir vivre et trop faible pour combattre". De retour à Prague, en 1925, elle renoue avec les cercles littéraires. Elle mène une vie de jeune bourgeoise, écoute du jazz et rompt avec Xaver.
Au cours de l’été 1926, Milena J. rencontre un jeune architecte, du courant constructiviste (Bauhaus), Jaromir Krejcar (1895-1950), un des premiers à se passionner pour l’œuvre de Le Corbusier. La naissance d’une fille, Jana Cerna - appelée Honza -, en août 1928 s’accompagne d’une grave détérioration de sa santé : elle en reste invalide et morphinomane et fait deux séjours de désintoxication en sanatorium. Milena aurait confié plus tard, à Ravensbrück, que la maladie a été pour beaucoup dans la prise de conscience qui marque sa vie dans les années 30 : son adhésion au parti communiste et sa participation aux publications militantes, comme “Svit práce” ou culturelles, comme “Tvorba” (Création).
Après son passage par le parti communiste tchécoslovaque et dans la Résistance que les patriotes tchèques opposèrent aux Nazis, elle prit toute son envergure de journaliste politique, écrivant pour “Pritomnost” de brûlants appels à la résistance. Elle s’est beaucoup impliquée dans le mouvement clandestin de soutien aux émigrés, pour faire sortir du pays les démocrates tchèques, Juifs ou non, les plus menacés. Elle est arrêtée par la Gestapo en octobre 1939 et incarcérée à la forteresse de Pankrac - où sera envoyé aussi, trois ans plus tard, Julius Fucik, membre du comité central du PCT, lui aussi clandestin. Milena est transférée à Beneschau, puis à Dresde, où elle apprend qu’elle devrait être libérée, faute de preuves. Mais la Gestapo la fait transférer à Ravensbrück, en octobre 1939. Elle y meurt d’épuisement et de maladie 55 mois plus tard, entourée de ses co-détenues tchèques et de son amie allemande Margarete Büber-Neumann (2), dont le récit,Milena”, laisse un témoignage très précis des conditions de vie au camp et de l’exceptionnel dévouement dont Milena Jesenska a fait preuve envers les autres détenues, à l’infirmerie de Ravensbrück.

(D’après “Milena”, de Margarete Büber-Neumann, Seuil, 1986 pour la traduction française)

(1) Otto Rühle avait appartenu, avant la Première Guerre mondiale, à l’aile gauche du Parti Social-Democrate allemand ; proche de Karl Liebknecht, il avait refusé de voter au Parlement les crédits de guerre en 1914 et avait pris part à la fondation du parti Spartakiste, en 1916 , avec K. Liebknecht et Rosa Luxembourg puis à celle du parti communiste allemand, avec lequel il entra ensuite en conflit, tout en restant un grand lecteur et commentateur de Marx, auquel il a consacré de nombreux ouvrages.

(2) Margarete Büber-Neumann a été déportée à Ravensbrück au début du mois d’août 1940, livrée à la Gestapo par la police politique de Staline, après cinq ans de travaux forcés dans un camp du Kazakhstan, à Karaganda. Son compagnon, Heinz Neumann, était un dirigeant du parti communiste allemand, l’un des organisateurs de l’insurrection de 1923 . II a représenté le PC allemand à Moscou en 1925 , a été envoyé en mission en Chine en 1927 - il avait 27 ans - où il fut l’un des organisateurs de la "Commune de Canton", fomentée par le Kominterm. Rédacteur en chef de Die Rote Fahne, l’organe du DKP, en 1928 . Opposé à Staline à partir de 1932, il est envoyé en Espagne. On lui prête une "autocritique" dans laquelle il aurait reconnu des "activités fractionnelles", en 1934. II est arrêté en Suisse, expulsé en URSS, où il est arrêté en avril 1937 . A partir de cette arrestation, sa compagne Margarete perd sa trace. Il a probablement été exécuté sans procès.