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Françoise Vergès et la Journée nationale des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions — 1 —
5 mai 2011

Voici la première partie du discours prononcé hier par Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, à la conférence de presse sur les 10 ans de la loi reconnaissant l’esclavage comme « crime contre l’humanité » qui s’est tenue au Ministère de l’Outre-mer à Paris. Avec un intertitre de “Témoignages”.
« Il y a dix ans, la proposition de loi tendant à la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage comme « crime contre l’humanité » était adoptée à l’unanimité.
Je ne suis pas sûre que nous ayons alors été nombreux à mesurer l’importance qu’allait avoir cette loi. Nous étions nombreux à nous réjouir que les combats menés pour son adoption aient abouti, mais je ne pense pas que nous étions nombreux à prévoir l’impact qu’elle aurait dans les domaines de l’éducation, de la recherche, de la culture et de la citoyenneté et je ne pense pas que nous étions nombreux à comprendre ce que cela allait exiger de nous comme engagement, comme travail, comme effort pour que cette loi vive, c’est-à-dire qu’elle pénètre les consciences.
En effet, il ne suffisait pas que cette loi fut votée. Le silence de la Nation, pour reprendre les termes de Myriam Cottias, avait été si long… Et la honte s’était installée. Pernicieuse, elle s’était immiscée dans nos consciences. Mettre fin au silence et à la honte demandait un effort collectif.
Dans les Départements d’Outre-mer, sur les terres qui avaient connu l’esclavage, la prise de conscience émergea dans les années 1960, ouvrages historiques, littérature, théâtre, musique, soulevèrent le voile du silence. Mais l’hexagone resta en grande partie sourd à ces mouvements.
Il a fallu attendre 1998, et la marche du 23 mai. La prise de conscience a alors gagné l’hexagone, 150 ans après l’abolition de l’esclavage. L’idée que l’histoire de la France puisse continuer à s’écrire en effaçant un crime et ses victimes, mais aussi en effaçant les contributions aux luttes pour la démocratie, la République, l’universalité des droits humains, la dignité, la liberté, l’égalité, en effaçant donc les contributions de femmes et d’hommes qui, bien que réduits en esclavage, ne renoncèrent jamais à leur humanité, ne fut plus tenable.
Créer un Comité pour savoir et pour transmettre
La mobilisation d’associatifs, de chercheurs, d’élus, a mené à l’adoption de la loi du 21 mai 2001.
Cette loi nous a assigné un devoir, celui de savoir et de transmettre. En demandant, dans un de ses articles, la création d’un comité, elle s’était souciée de ne pas être une simple déclaration de principes, mais de servir l’intérêt général, de contribuer à la citoyenneté en inscrivant plusieurs siècles d’histoire qui avaient transformé la France, et l’Europe et le monde.
Toutes celles et tous ceux, associatifs, chercheurs, élus qui avaient à cœur de connaître et faire connaître cette histoire, se sont donc réjouis.
Mais je le disais, nous n’avions pas pleinement mesuré l’effort qu’il fallait fournir, car nous pensions peut-être qu’il suffirait d’ouvrir les archives, de changer les manuels scolaires, d’encourager la recherche. Mais nous avions oublié que s’il y avait eu silence, s’il y avait eu honte, ce n’était pas par volonté consciente, mais parce que la traite et l’esclavage touchaient au cœur de l’histoire humaine dans toute sa complexité, et qu’en revenant sur ces siècles d’histoire, nous allions devenir les témoins de l’humiliation, de la cruauté, de la brutalité, de la honte, de la peur, de la lâcheté, mais aussi de rêves de liberté, de luttes pour la dignité, d’espoir. Nous découvrions un monde qui ne se divisait pas entre “bons” et “méchants”, mais qui faisait émerger tous les aspects de la vie humaine. C’était une histoire humaine, mais qui était aussi l’histoire d’un crime.
La mission du Comité installé définitivement en 2004 était de proposer au gouvernement une date nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, des propositions dans les domaines de l’éducation, de la recherche et de la culture, et au niveau européen et international, des propositions de co-développement de programmes et de valorisation des patrimoines liés à cette histoire. En outre, le Comité devait remettre chaque année un Prix de thèse.
Quel bilan pouvons-nous dresser aujourd’hui ?
Tout d’abord, il faut souligner que la loi s’inscrit pleinement dans des manifestations à partir de 2006. Il y eut comme une période de latence. Un effort collectif fut nécessaire.
Dans son rapport de 2005, le CPME propose le 10 mai comme Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, et toute une série de mesures dans l’éducation, la recherche et la culture, dont la création d’un centre national de ressources. Le Prix de thèse est créé, et un lauréat choisi.
Une autre proposition émerge, celle de faire du 23 mai dans l’hexagone la Journée d’hommage aux victimes de l’esclavage. Cette demande, portée par l’association cm98 qui organise dès 2006 des manifestations ce jour-là, fait l’objet d’une circulaire en 2009.
Le fait qu’il y ait des dates est, pour le CPMHE, la traduction concrète de la complexité d’une histoire qui dure plusieurs siècles et se déroule sur plusieurs territoires, donnant naissance à des mémoires singulières et plurielles.
Pour le CPMHE, le 10 mai, la Nation se penche sur son histoire et chaque citoyen s’interroge sur ce qu’elle lui enseigne.
(A suivre)
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