Hommage à notre camarade Yves Ravelomanantsoa : faire sens ensemble, dans la fraternité
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23 août : Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, La Réunion est-elle coupée de sa réalité d’ancienne colonie esclavagiste ?
24 août, par

Le 23 août, l’UNESCO invite à commémorer la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition. À La Réunion, où l’esclavage a profondément façonné la société, aucune grande manifestation n’a été organisée par les institutions, collectivités ou représentants de l’État. Pourtant, cet héritage demeure : communes héritières de regroupements de plantations esclavagistes, inégalités et dépendance économique prolongent des structures nées de la colonisation de La Réunion par le royaume de France, l’Empire français puis la République française. Commémorer cette journée, c’est donc aussi interroger le présent, cela dérange-t-il certains à La Réunion ?
Chaque 23 août, l’UNESCO invite les peuples du monde à commémorer la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition. Cette date rappelle l’un des plus grands crimes de l’histoire de l’humanité et rend hommage aux millions de femmes, d’hommes et d’enfants arrachés à leur terre, déportés et réduits en esclavage. Pourtant, à La Réunion, territoire dont l’histoire est indissociable de l’esclavage, cette journée est passée cette année dans une relative discrétion. Aucune grande manifestation populaire n’a été organisée par les institutions, les collectivités locales ou les représentants de l’État. Ce silence interpelle d’autant plus que les conséquences de cette période continuent de marquer profondément la société réunionnaise.
Car l’esclavage n’est pas seulement un épisode du passé. Il a façonné l’organisation du territoire, l’économie et les rapports sociaux. Les communes réunionnaises créées avant 1848 trouvent leur origine dans les anciennes concessions accordées gratuitement par le royaume de France à des colons. Ces terres étaient mises en valeur grâce au travail forcé des esclaves. La richesse et le pouvoir local reposaient alors sur la possession foncière et sur le nombre d’êtres humains réduits en servitude. Dans cette société coloniale, les familles les plus puissantes concentraient à la fois les terres, les capitaux et les responsabilités politiques. Le maire était celui qui avait le plus d’esclaves.
L’abolition de l’esclavage en 1848 a mis fin à un système juridique fondé sur la négation de l’humanité des esclaves. Mais elle n’a pas bouleversé les structures économiques héritées de la colonisation. Les propriétaires d’esclaves furent indemnisés par l’État français pour la perte de leur « propriété », tandis que les anciens esclaves ne reçurent ni terres ni réparation pour des générations de travail forcé.
Beaucoup de nouveaux libres refusèrent alors de retourner dans les plantations de canne à sucre. Pour maintenir la production, les autorités coloniales organisèrent l’arrivée massive de travailleurs engagés venus principalement d’Inde. Ces migrants furent confrontés à des conditions de vie et de travail extrêmement dures. Dans le même temps, une partie des nouveaux libres fut marginalisée, au bord de l’extinction, privée des moyens économiques permettant de transformer la liberté juridique en progrès social.
Cette continuité des structures de domination est essentielle pour comprendre l’histoire contemporaine de La Réunion. Un siècle après l’abolition, l’abolition du statut colonial de 1946 a profondément modifié le statut institutionnel de l’île. Elle a permis des avancées sociales importantes, mais elle a également consolidé une économie largement dépendante des décisions prises à Paris, des importations et des transferts publics. Les fondements de l’économie coloniale ont été adaptés plutôt que remplacés.
C’est la conséquence de la départementalisation, mouvement réactionnaire piloté par Paris avec des relais locaux, qui vise à maintenir jusqu’à aujourd’hui le sous-développement en s’appuyant sur une économie néocoloniale, afin de préserver la structure de classe de la société coloniale qui devait être renversée par l’abolition du statut colonial en 1946. La société reste divisée entre une minorité privilégiée et une majorité de pauvres.
Aujourd’hui encore, la pauvreté est massive dans la population, le chômage demeure intolérable et l’île reste fortement dépendante de l’extérieur pour son alimentation, son énergie et une grande partie de son activité économique. Ces réalités ne peuvent être dissociées d’une histoire qui fut marquée par l’introduction de l’esclavage à cause de la prise de possession de l’île au nom du roi de France.
C’est pourquoi le 23 août devrait occuper une place importante dans le calendrier réunionnais. Cette journée ne concerne pas seulement le souvenir des souffrances passées. Elle offre l’occasion de réfléchir aux héritages de l’esclavage, aux mécanismes de reproduction des inégalités et aux voies permettant de construire une société plus juste.
L’absence de mobilisation institutionnelle d’ampleur pose donc une question fondamentale : comment prétendre comprendre les défis du présent si l’on ne prend pas pleinement la mesure de l’histoire qui les a façonnés ? À La Réunion, le souvenir de la traite négrière et de l’abolition de l’esclavage ne devrait jamais être relégué au second plan. Il constitue une clé essentielle pour comprendre le passé, éclairer le présent et préparer l’avenir.
M.M.
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