Séminaire sur la missiologie dans l’Océan Indien

À propos de couleur

16 mai 2007

Le séminaire sur la missiologie dans l’Océan Indien aura été marquant, mettant en lumière toute l’implication des missions chrétiennes dans nos sociétés indocéaniques. Une communication fort intéressante vient à point nommé, et dresse ’La vision du préjugé de couleur par un missionnaire en Afrique sous la Troisième République’.

Le préjugé de couleur ? Aujourd’hui comme hier, c’est un fait détestable. Sous-estimer un individu pour sa couleur de peau, sans même chercher à le connaître, est même encore plus déplorable aujourd’hui. Sont minorées des cultures, des langues, des catégories sociales. On peut se dire que sous la Troisième République, le contexte colonial était certes propice à l’existence du préjugé de couleur. Dominique Aupiais, auteur de cette communication, dresse la vie de son grand-oncle, religieux qui œuvra en Afrique de l’Ouest, essentiellement au Dahomey, pour la réhabilitation de la culture et de l’identité africaine. Ethnologue, il réalise les premiers films ethnographiques de l’Afrique noire en 1930. Moult fois, Francis Aupiais (1877-1945) n’a eu de cesse de défendre ses frères et sœurs africains. Sa vie est vouée à sa passion pour les Noirs. Il n’aura de cesse de faire reconnaître toutes leurs qualités humaines, leur moralité, la richesse de leurs cultures. D’où le nom de la revue "La Reconnaissance Africaine" qu’il créera en 1925 avec Paul Hazoumé en particulier, un fils spirituel. Le but affiché de la revue est de « dissiper l’équivoque par laquelle on fait une supériorité absolue de la différence qui existe entre l’état dit “civilisé” et l’état dit “primitif” au service du premier ». Francis Aupiais tenait par la même à faire découvrir les religions fétichistes, les coutumes du pays et de tout ce qui se rapporte à l’histoire locale, de prouver que les indigènes possédaient un fond de sentiment et d’idéal élevé.

Pour justifier la colonisation ...

Pour en revenir au préjugé de couleur, Dominique Aupiais base son propos sur l’ouvrage collectif "L’homme de couleur", où le Père Aupiais contribuait sous le titre "Témoignage d’un missionnaire". Cet ouvrage accueille les propos de Léopold Sédar Senghor, André Gide, André Sidobre alias Maurice Schuman, tous éclairés sur la question du préjugé de couleur. En décortiquant le texte de Francis Aupiais, l’étudiant revient sur l’absurdité d’idées préconçues de l’époque coloniale, et même des époques antérieures. « Ces violences et ces cruautés relevaient plutôt d’un goût sordide du lucre, de certaines nécessités sociales, de l’exploitation intensive des terres... écrit le Père Aupiais. Son accusation est donc claire : le préjugé de couleur n’est qu’un moyen pour les Européens de justifier la colonisation telle qu’ils l’a souhaitent, à leur service, à leur seule gloire et pour leur seul bénéfice. Selon lui, ce préjugé-là n’a rien de comparable avec l’animosité qui a pu parfois exister entre certaines collectivités humaines pour des causes justes ou injustes, par exemple avec les anciennes rivalités entre provinciaux en Europe (Bretons contre Normands, Wallons contre Flamands), ou avec les luttes des peuples primitifs contre d’éventuels envahisseurs afin de protéger leurs identités propres. Les minorités blanches qui vivent dans les Colonies et qui traitent les Indigènes avec dédain ou brutalité ne sont pas dans cette situation de rivalité ethnique ou d’insécurité identitaire ». « La principale cause du préjugé de couleur est que la colonisation a commencé par un acte violent : la conquête, souligne-t-il, et que les Blancs qui se sont introduits parmi les populations indigènes à la suite de ces coups de force ont été tentés de se conduire en vainqueurs... Il ajoute ceci : Ceux qui professent un dédain de principe pour les gens de couleur ne manquent pas d’arguments. Nous nous arrêterons au principal : l’état de dégradation intellectuelle, de dépravation morale, dans lequel les Blancs trouvent les populations africaines... Il faudrait au moins avoir cet esprit de justice élémentaire qui porterait à juger ces peuples, non sur quelques étranges anomalies, mais sur l’ensemble de leur moralité et de leurs institutions, non en prenant pour critères nos traditions européennes, mais leurs propres coutumes... », déclare Dominique Aupiais. Le Père Francis Aupiais montre du doigt l’attitude européenne qui consiste à prendre de haut les peuples colonisés. Il sera destitué de sa charge de Provincial des missions africaines en 1931, interdit de séjour en Afrique. En effet, il ne faut surtout pas dénoncer les méfaits de l’administration coloniale sur la moralité des indigènes. La punition durera 6 ans.

De la colonie au protectorat

Réélu Provincial en 1937, reçu à l’Académie des sciences coloniales en 1939, sa réhabilitation est portée à son point d’orgue lorsque ses amis Noirs le sollicitent en 1945 pour devenir le député du Dahomey-Togo. Il décèdera dans des circonstances des plus douteuses, avant même de pouvoir siéger au Palais Bourbon. Sur la scène politique, le Père Francis Aupiais aurait sûrement porté à un plus haut niveau le débat sur le préjugé de couleur. Pour autant, l’homme d’église n’a cessé d’enseigner à la France la découverte « équitable » de l’autre, et de toucher le point sensible. Retrouvons les explications de Dominique Aupiais : « Et le Père Aupiais, s’adressant aux Blancs des colonies, appuie là où le bât blesse : "Vous dites encore que (ces peuplades) sont méprisables dans leur ensemble. Comment comprendre dès lors que le préjugé de couleur - le vôtre - s’exerce de préférence contre les Africains qui sont les plus évolués ? C’est à ceux-là et non aux primitifs de la forêt équatoriale que vous décochez ce trait, injure irréparable : Singe". On le voit, le missionnaire ne cherche pas de consensus avec les coloniaux. Il leur assène la plus flagrante des vérités sur leur comportement quotidien irrespectueux vis-à-vis des autochtones. Mais il sait aussi que certains Noirs, qu’on appelle à l’époque “les évolués”, sont de plus en plus nombreux, qu’ils n’accepteront plus le préjugé de couleur, la sous-estimation de leur propre culture par les Occidentaux, le mépris et les violences de certains Blancs à leur encontre, et que malgré cela, la plupart des Blancs dans les colonies ne sont pas prêts à accorder un minimum de respect aux Noirs et à leur culture afin de permettre une nouvelle coexistence pacifique. Il en arrive donc à proposer une solution, sa solution. Pour lui, "la véritable cause du préjugé de couleur est le manque de personnalité humaine des collectivités indigènes qui, devenues possessions d’Outre-mer des métropoles, ont perdu leur indépendance politique, n’étant plus constituées en Etat (...). Le remède au préjugé de couleur sera-t-il donc pour les indigènes d’avoir le droit de disposer d’eux-mêmes, demande-t-il ? Pour être logique, il faudrait répondre : oui. Mais il y a le fait de la colonisation qui a lié le sort des populations indigènes à celui des métropoles en établissant entre elles des rapports de services réciproques, d’intérêts communs qu’il serait inopportun et même dangereux de supprimer radicalement. Mais - dans l’état de colonisation - n’y a-t-il aucun moyen de traiter les hommes de couleur comme s’ils étaient les citoyens d’une grande nation ?" ». le protectorat est certes une piste pour dissiper le préjugé de couleur durant une période coloniale, mais qu’en est-il aujourd’hui ?

D’un appel humaniste

Dominique Aupiais accorde dans sa conclusion une place aux concordances avec la situation actuelle. Sa tournure ne manque pas d’allusions à l’actuelle présidence, et du contexte local. Le préjugé de couleur peut s’élargir à d’autres appellations. Appelons cela préjugé, communautariste, religieux ou antireligieux, pseudo-ethnique, le préjugé s’apparente à du racisme. N’entend-on pas cafre ceci, malbar cela, zorèy un autre. Ou bien, lit-on, taggués sur les murs, ou affichés ostentatoirement, des messages de haine envers les Comoriens, les Mahorais et les Malgaches ! Que dirait-on du préjugé dont sont victimes les personnes handicapées ? Bref, le travail de Dominique Aupiais appelle à appréhender les causes et les conséquences des préjugés. Et puis, l’histoire ne peut se passer de leçon. « Pour pouvoir vivre avec les autres, pour pouvoir fonder une communauté nationale, ou plutôt régionale, il faut au moins en avoir envie. Ce n’est pas en créant des ghettos dorés, dans lesquels on se regroupe entre gens soi-disant de même niveau social, ou à l’opposé, en se revendiquant de ghettos populaires de non droit, ce n’est pas non plus en occultant la vérité historique coloniale pour en finir avec la repentance, que l’on fera disparaître le racisme. C’est en acceptant le partage de vie, l’humilité et la reconnaissance de l’autre comme il est, et non comme on vaudrait qu’il soit. Voilà les enseignements que le Père Aupiais, comme d’autres humanistes, religieux ou non, nous a laissés », conclut Dominique Aupiais. Si, au moins, certains politiques entendaient cet appel humaniste !

Willy Técher


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