Culture et identité

Abdelkrim le vaincu victorieux symbole de la lutte anticoloniale

Témoignages.re / 27 mai 2008

Le 27 mai 1926, le chef berbère Abdelkrim (ou Abd el-Krim) se rend aux troupes françaises. Sa reddition met un terme à cinq ans de lutte anticoloniale dans le Rif. Il est alors exilé à La Réunion d’où il parviendra à s’échapper.

Abdelkrim, héros de la guerre du Rif

Le Rif est une chaîne montagneuse qui borde le littoral méditerranéen du Maroc. Les tribus berbères qui l’habitent ont régulièrement résisté aux tentatives d’invasion des royaumes chrétiens du nord, l’Espagne et le Portugal.
Après l’établissement d’un protectorat conjoint de la France et de l’Espagne sur le royaume marocain, en 1912, le Rif persiste dans sa résistance à l’occupation étrangère. Les Espagnols, auxquels revient l’administration de la région, ont le plus grand mal à soumettre ses populations.
En 1921, la tribu des Beni Ouriaghel, installée dans la région d’Alhoceima, entre en rébellion ouverte sous la conduite d’un ancien fonctionnaire de l’administration espagnole, Mohamed Ben Abdelkrim El-Khattabi (30 ans). Ce jeune chef intelligent et charismatique lève une petite armée et inflige quelques échecs aux Espagnols.
Le général Manuel Fernadez Silvestre lève alors une puissante armée pour en finir avec les Beni Ouriaghel. Mais Abdelkrim lui inflige une terrible défaite à Anoual en juillet 1921. 14.000 soldats espagnols sont tués, blessés ou portés disparus dans la bataille, soit la presque totalité de ses troupes. Le général Silvestre se suicide.
La victoire d’Anoual a eu un immense retentissement non seulement au Maroc mais aussi dans le monde entier. Elle a eu d’immenses conséquences psychologiques et politiques, puisqu’elle prouvait qu’avec des effectifs réduits, un armement léger, mais aussi une importante mobilité, il était possible de vaincre des armées classiques.
Fort de la renommée que lui vaut sa victoire, et richement équipé désormais grâce à la grande quantité d’armes légères et lourdes saisies sur le champ de bataille, Abdelkrim étend son autorité à l’ensemble du Rif. En février 1922, il proclame la République rifaine dont il devient le président.
À Madrid, les échecs du gouvernement espagnol face à Abdelkrim sont à l’origine d’un coup d’État le 13 septembre 1923 par le général Miguel Primo de Rivera (53 ans). Celui-ci suspend la Constitution et instaure la dictature, comme Mussolini en Italie un an plus tôt.
Mettant à profit ses victoires face aux Espagnols, Abdelkrim envoie des émissaires aux tribus de la zone sous protectorat français pour les inviter à le rejoindre dans la rébellion.

Éphémère triomphe

Hubert Lyautey, résident général de la France auprès du souverain alaouite, renforce les postes d’avant-garde pour protéger les villes de Meknès, Taza et Fès. Mais le "maréchal monarchiste", mal vu du gouvernement républicain, n’obtient pas les renforts réclamés.
Quand en avril 1925, Abdelkrim lance son offensive vers le sud, il repousse sans trop de mal les troupes françaises vers Fès et Taza. Lyautey démissionne et le gouvernement français confie alors les opérations au maréchal Philippe Pétain, auréolé de sa victoire à Verdun et bien en cour dans les milieux républicains.
Pétain obtient de Paris les moyens refusés à Lyautey. Il organise une contre-offensive massive précédée de bombardements massifs effectués par l’aviation. Il bénéficie également du concours des Espagnols qui, le 8 septembre 1925, dirigés par le général Primo de Rivera lui-même, débarquent à Alhucemas .
Leurs villages ruinés par les bombes, les populations menacées d’extermination par les troupes de Pétain, Abdelkrim demande à négocier. L’intransigeance des envoyés de la France est telle que les pourparlers engagés à Oujda échouent. Devant le massacre qui se prépare, Abdelkrim offre alors de se constituer prisonnier pour protéger les siens.

Cependant, les puissances coloniales ne peuvent tolérer qu’un tel soulèvement reste impuni. Ainsi dès 1926 des avions munis de gaz moutarde bombarderons des villages entiers faisant des marocains du Rifs les premiers civils gazés massivement dans l’Histoire.

Exil et fin de vie

En 1926, Abdelkrim est exilé à La Réunion, où on l’installe d’abord jusqu’en 1929 au Château Morange, dans les hauteurs de Saint-Denis. Il devient ensuite habitant de la commune rurale de Trois-Bassins, dans l’ouest de l’île, où il achète des terres et construit une belle propriété. Il y restera une quinzaine d’annèes jusqu’en 1927. Il obtiendra ensuite l’autorisation de s’installer dans le sud de la France.
Il y sera conduit en bateau où il profitera d’une escale à Suez pour s’échapper. Il passera ainsi le reste de sa vie en Egypte où il présidera le "Comité de libération pour le Maghreb arabe".
Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi meurt en 1963 au Caire où sa dépouille repose encore.

La guerre du Rif demeure comme l’une des plus grandes épopées nationales du Maroc où le nom d’Abdelkrim est vénéré. Aux yeux des nationalistes arabes, elle reste un grand symbole de la lutte anticoloniale.