Culture et identité

Aimé Césaire : ’la colonisation déshumanise l’Homme’

Abroger l’article de loi qui reconnaît des aspects positifs à la colonisation

Témoignages.re / 15 décembre 2005

Ci-dessous, des extraits du “Discours sur le colonialisme” (1950), du Martiniquais Aimé Césaire (1).

"Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. [...]

J’ai relevé dans l’histoire des expéditions coloniales quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir.

Cela n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !

Était-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie :
"Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes".
Convenait-il de refuser la parole au comte d’Herisson :
"Il est vrai que nous rapportons un plein barils d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis".
Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare :
"On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres".
Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres :
"Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths".
Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d’Ambike, une ville qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se défendre :
"Les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant... À la fin de l’après-midi, sous l’action de la chaleur, un petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq mille victimes, l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant".

Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les innommables jouissances qui vous frisent lisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ? Vrai ou pas vrai ? (2) Et si ces faits sont vrais, comme il n’est au pouvoir de personne de le nier, dira-t-on, pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?

Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’Homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’Homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler."

(1) Aimé Césaire a été maire de Fort de France (1945 - 2001) et député de la Martinique (1945 - 1993) ; il a obtenu la départementalisation de la Martinique en 1946.

(2) Il s’agit du récit de la prise de Thouan-An paru dans “Le Figaro” en septembre 1883 et cité dans le livre de N. Serban : Loti, sa vie, son œuvre. "Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait des feux de salve-deux ! et c’était plaisir de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par minute, au commandement d’une manière méthodique et sûre... On en voyait d’absolument fous, qui se relevaient pris d’un vertige de courir... Ils faisaient un zigzag et tout de travers cette course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière comique... et puis on s’amusait à compter les morts, etc..."


An plis ke sa

Afrique noire : Monsieur casqué
"Cette coiffure ridicule [le casque colonial] inspirait la peur. C’était en effet la coiffure officielle et réglementaire des Blancs, ces fils de démons venus de l’autre rive du grand lac salé et qui, avec leurs fusils qui se cassent en deux et se bourrent par le cul, avaient mis quelques années seulement pour anéantir les armées du pays et assujettir tous les rois et leurs sujets.
Aussi, quand un homme apparaissait coiffé d’un casque colonial, fut-ce un vieux casque sale et défoncé, on ne pensait qu’à une chose : aller chercher poulets, œufs, beurre et lait pour les offrir à "Monsieur casqué", comme une offrande conjuratoire contre les malheurs pouvant découler de sa présence."

Amadou Hampâté Bâ, “L’étrange destin de Wangrin”, 1973.

La construction du chemin de fer Congo-Océan
"Les populations de la région, épuisées, ne pouvaient continuer à fournir un tel effort. On résolut de recruter la main-d’œuvre dans l’ensemble de la colonie. (...). On pouvait d’ailleurs présumer que, pour l’évolution des gens de brousse, cette participation à des travaux européens ne pouvait avoir que d’heureuses conséquences. (...). "La mortalité sur les chantiers fut forte pendant toute cette période initiale [de construction du chemin de fer], sans toutefois excéder la mortalité moyenne des grands travaux sous les tropiques. À l’heure actuelle, l’état sanitaire de la main-d’œuvre est excellent. Les Noirs se sont adaptés au travail, à la vie du camp, à la nourriture distribuée à heures fixes. Leur rendement est sensiblement supérieur à ce qu’il était il y a deux ou trois ans. (...). Les régions que traverse le Congo-Océan sont très riches en minerai de cuivre, dont l’exploitation est liée à l’ouverture du rail."
Louis Proust, député, délégué-élu au conseil supérieur des colonies, selon le Livre d’or de l’exposition coloniale de 1931.

"La machine !"
Albert Londres, le père du grand reportage, décrit le travail forcé sur le chantier de la voie de chemin de fer reliant Brazzaville à l’Océan, dirigé par la Société des Batignolles :
"C’était la grande fonte des nègres ! Les 8.000 hommes promis aux Batignolles ne furent bientôt plus que 5.000, puis 4.000, puis 2.000. Puis 1.700 ! Il fallut remplacer les morts, recruter derechef. À ce moment, que se passa-t-il ?
"Ceci : dès qu’un Blanc se mettait en route, un même cri se répandait : "La machine !". Tous les nègres savaient que le Blanc venait chercher des hommes pour le chemin de fer ; ils fuyaient. (...). Nous nous mettions à la poursuite des fugitifs. Nos tirailleurs les attrapaient au vol, au lasso, comme ils pouvaient ! (...). On en arriva aux représailles. Des villages entiers furent punis."
Albert Londres, grand reporter, “Terre d’Ebène”, 1929